« Nous ne pouvons pas vivre dans un monde cLoisonné, subdivisé en ethnies »

 

 

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Interview publié dans la revue panafricaine La gazette n°315 du 02 au 09 juin 2016

Bah Oury est le premier vice-président de l’UFDG, le premier parti de l’opposition guinéenne au sein duquel, il conteste la manière de gérer et de s’opposer de Celou Dalein Diallo qui refuse tout dialogue avec le président Alpha Condé le président réélu. Après avoir été banni de la Guinée durant 4 ans, de retour aux affaires, Bah Oury jette un regard lucide sur la situation que vit la Guinée et invite à une concertation nationale pour avoir l’appui de la communauté internationale. Pour lui la Guinée a besoin d’idées innovantes.

La Gazette : 5 mois après l’élection du président Alpha Condé, la rue pleure et les populations souffrent. La situation économique est indexée et le dialogue politique n’avance pas. C’est une situation difficile pour un pays qui veut aller vers l’émergence. votre appréciation de la situation?

Bah Oury : Il y a beaucoup d’efforts à faire, d’autant plus que la situation sur le plan économique est très difficile. Mais cette situation s’explique parce que l’année 2013 qui aurait dû être celle de relance économique a été perdue à cause des conflits à caractère politicien. C’était la période des élections législatives.De part et d’autre,  la gouvernance au pouvoir et l’opposition ont contribué chacun à amener une crispation des relations qui n’ont pas permis à la Guinée d’engranger les impacts positifs de l’atteinte du point d’achèvement qui avait été obtenu en septembre 2012 par l’annulation de près de 2 milliards de dollars de la dette guinéenne.Donc cette situation politique a plombé la relance qui aurait dû être indispensable et possible durant l’année 2013. Pour les années 2014 et 2015, en plus des handicaps antérieurs, il y a eu la fièvre Ébola. Ainsi  la colonne vertébrale économique a été complètement brisée avec des croissances presque nulles voir négatives. L’année 2016 démarre bien entendue avec les retards et les insuffisances accumulées. En plus la situation n’a pas été aussi favorable parce qu’il y a eu au point de vue de la gouvernance macroéconomique des négligences qui ont amené à prendre des garanties importantes dans le cadre des financements des travaux publics et autres qui sont nécessaires et indispensables. Mais la gestion financière n’a pas permis à la banque Centrale d’être en mesure à la première demande de satisfaire sans déséquilibrer les finances publiques, de rembourser les dettes. Donc la situation de ce point de vue est très tendue et, c’est ce qui explique cela.

Vous mettez le doigt sur la gouvernance financière, d’aucuns parlent d’éthique, de changement de comportements pour amener l’administration guinéenne à avoir une meilleure perception de l’Etat, est-ce votre lecture ?

C’est ce que nous disons du point de vue moralisante.Quelque soit les compétences que l’on puisse avoir, il faut  prendre les décisions les plus idoines pour  mettre en relief la nécessité de préserver l’intérêt national, de prendre en compte la dimension sociale et les impacts qu’une décision économique pourrait amener. Comme disait l’autre ¨Science sans conscience n’est que ruine de l’âme¨. De ce point de vue c’est une réalité. Toutefois,le paradigme avec lequel une certaine administration publique conçoit et gère les problèmes de la Guinée n’a pas évolué depuis l’indépendance. Ce sont les mêmes réflexes qui ne prennent pas en compte la nécessité de l’innovation, la nécessité d’un changement en profondeur et aussi de la prise en compte de la dimension internationale et des interactions  que les décisions  peuvent générer.  La gestion seulement comptable ne suffit pas, il faut avoir une vision d’un processus global qui part de la Finance à l’Economie réelle ensuite avoir à l’esprit les effets sociaux des politiques appliquées. Il y a à ce niveau beaucoup de lacunes et d’insuffisances . C’est comme si on ne prend pas en compte l’expertise globale qui est nécessaire par exemple lorsqu’une décision de prendre une garantie à la banque centrale doit être prise. Une simple signature a en effet des conséquences sur le plan économique,financier et politique décisives . Il   y a eu des errements coupables de la part des responsables de la politique monétaire. Ce sont ces errements qui ont amené à ce qu’il y ait eu une prise de garantie très importante qui va au-delà des capacités financières de l’Etat. Ils auraient dû faire preuve de réalisme et faire preuve aussi d’une certaine probité morale et intellectuelle pour alerter et pour orienter les décisions de ceux qui ont le pouvoir politique pour ne pas que  leurs actions soient  considérées comme des opérations  banales alors qu’en réalité c’est la vie de tout un pays qui est engagée.

« Il faut un nouveau processus politique » On pourrait y ajouter une question ethnique selon certains car l’économie guinéenne est quasiment tenue par une seule ethnie. Est-ce que cela ne pose pas de problème ?

Vous savez l’essentiel de l’économie guinéenne est informelle. Le secteur formel est réduit au strict minimum. L’informel c’est 70 à 80% du PIB donc c’est extrêmement important. Un pays comme la Guinée  a besoin de réforme en profondeur, a besoin de changement dans la gouvernance des administrations économique et financière. Ces réformes sont indispensables pour que la Guinée sorte de l’incurie. C’est comme s’il y a le pays réel qui a sa propre dynamique, qui a ses propres réflexes et le pays légal qui est réduit à un espace très mince et dans un contexte économique et financier difficile. Le pays légal a de sérieux problèmes et c’est ce qui fait souffrir la population guinéenne aujourd’hui. En ce concerne l’aspect ethnique il ne faut pas jeter la pierre dans un seul camp. Il y a une élite dans ce pays qui possède ou qui  veut accéder au pouvoir en captant les ressources à son seul profit. L’état néo patrimonial qui est en force à l’heure actuelle n’est pas l’apanage de la mouvance présidentielle. Certains tenants de l’opposition ont aussi les mêmes réflexes. Ce que je veux dire c’est que la Guinée est dans un contexte d’une fin de cycle qui traduit les limites de l’état guinéen. Il faut un nouveau processus politique ou un nouveau cycle politique qui est en train de s’esquisser, qui va dans un sens où il faut nécessairement revoir de fond en comble la méthodologie et les stratégies politiques en ce qui concerne la question financière. Regardez, nous avons une monnaie nationale que nous ne parvenons pas à gérer depuis l’indépendance. Comment se fait-il que d’autres pays comme le Maroc, la Mauritanie ou le Cap vert parviennent à gérer de la manière la plus satisfaisante leur monnaie nationale, et pourquoi la Guinée n’arrive pas à le faire ! Ce n’est pas lié à un régime particulier mais plutôt à tout un fonctionnement de l’état qu’il faut fondamentalement revoir. Ceci est une indication pour vous dire qu’il y a des changements et des réflexions en profondeur qu’il faut apporter pour que laGuinée puisse être sur les rails et pour reprendre le chemin d’une croissance économique durable et soutenue.

« la fédération des conservatismes de la société guinéenne » Ace niveau, vous autres politiques avaient un rôle fondamental à jouer, que comptez-vous faire ?

C’est la raison pour laquelle  je mène à l’heure actuelle des actions en rencontrant les jeunes car  je considère que c’est avec la nouvelle génération que nous pouvons  parvenir à changer notre façon de voir. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde cloisonné, subdivisé en ethnie. Nous ne pouvons plus vivre avec un état qui est complètement en retard et déphasé par rapport aux exigences d’un monde moderne. La société aspire à son unité, à du bien être et voir ses besoins essentiels satisfaits. Mais la classe politique, celle qui est en première ligne pour l’écrasante majorité d’entre elle, n’est pas du tout en phase avec les attentes et les aspirations de cette majorité d’une population qui est très jeune. C’est la raison pour laquelle mon action s’inscrit vers les jeunes où nous pouvons semer de bonnes graines. Ces dernières pourront  permettre d’avoir de bonnes récoltes pour assurer l’émergence d’une alternative crédible, soutenue et réaliste pour que la Guinée rattrape son retard et se réveille pou embrasser la modernité et la prospérité.

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pensez-vous qu’aujourd’hui le président AlphaCondé qui est tout au début de son second mandat, soit à l’écoute pour faire avancer les choses?

Je pense qu’il hérite d’une situation extrêmement difficile qui  date de longtemps. Ce qui est un lourd handicap et qui constitue des entraves sérieuses pour que la Guinée soit en phase avec les exigences économiques et avec les attentes de notre temps.

pourtant ce passé il l’a bien combattu ?

Vous savez vous pouvez être dans une posture en terme de discours qui condamne mais à partir du moment où vous avez le pouvoir, les contraintes et les réalités s’imposent à vous. Il a été à mon avis victime de cette ambiance politique qui est la fédération des conservatismes de la société guinéenne avec un personnel politique qui n’était pas préparé, ni engagé vers un changement en profondeur. Certes il  avait une volonté d’avoir le pouvoir politique mais que faire de ce pouvoir!De ce point de vue il a été obligé de marcher sur les plates bandes de l’ancien. Par rapport au deuxième mandat lorsqu’il a demandé à me rencontrer en France à la fin du mois d’octobre 2015, il m’avait dit que la population était fatiguée, les gens souffrent et il faut nécessairement l’apaisement et une décrispation pour permettre à la Guinée de pouvoir attirer des investisseurs pour qu’il y ait du travail. Il a totalement raison de ce point de vue. Je souscris aussi, totalement à cette démarche .

« Pour avancer il faut avoir les hommes et les femmes qu’il faut » Ce qui veut dire qu’il a une lecture lucide de la situation ?

C’est vrai qu’il a une lucidité par rapport à la situation réelle. C’est à ce moment-là que je lui ai exprimé ma convergence de point de vue par rapport à cette approche.Depuis mon retour d’exil, je veille à travailler à faire émerger au sein de l’UFDG, une opposition constructive, moderne, ouverte et qui doit contribuer à préparer une alternative pour demain. Le Président de la République est dans une situation de responsabilité avec un héritage excessivement lourd mais il est possible d’avancer. Pour avancer il faut avoir les hommes et les femmes qu’il faut.

vous disqualifiez donc l’équipe qu’il a mise en place ?

Ce ne sont pas les individualités qui posent problème, ni leur compétence mais un gouvernement est un tout. C’est une volonté , c’est une stratégie et une méthode. Vouloir remettre tout cela sur les rails, revient à  demander à DonQuichotte de ferrailler avec les moulins.C’est extrêmement difficile par ce qu’il y a une question de mentalité et de capacité à avoir des hommes et des femmes qui peuvent accompagner ce changement en profondeur. Et c’est ça la tragédie dans laquelle la gouvernance actuelle est confrontée. C’est la raison pour laquelle je sollicite dans la phase actuelle, une décrispation qui doit permettre à toutes les forces intellectuelles, politiques et morales de ce pays de prendre conscience de l’ampleur du travail à faire. Ce n’est pas simplement un travail du gouvernement mais de l’ensemble des forces actives économiques et aussi politiques. Mais là aussi il y a énormément à faire par ce que nous avons majoritairement une classe politique  engluée dans un passé, dans une certaine forme de conservatisme et c’est ce qui fait que la Guinée n’arrive pas à avancer comme elle devrait le faire. C’est pourquoi les jeunes doivent prendre conscience de la nécessité de s’impliquer d’avantage par ce que c’est par eux que nous aurons  des solutions alternatives, crédibles, et durables pour que la démocratie puisse s’enraciner.

Est-ce une manière de dire que vous souhaiteriez une concertation large surla situation du pays aujourd’hui ?

Vous marchez sur ma langue. Ainsi  lorsqu’il y a eu le problème des syndicats avec le gouvernement par rapport à la demande de la baisse du prix du carburant, j’ai indiqué qu’au préalable, une vaste concertation de la manière la plus responsable ,regroupant les acteurs gouvernementaux,politiques,syndicaux et ceux du monde des entreprises pour évaluer le diagnostic des  situations macroéconomique et financière exacte du pays . Et à partir de là, envisager un plan minimum d’urgence consensuel pour  pour relancer l’activité économique  et qui pourrait bénéficier du soutien de la communauté internationale pour permettre à un pays sinistré de pouvoir relever la tête et avancer. Mais si cela ne se fait pas de la manière la plus responsable et concertée,  la communauté internationale nous apportera difficilement son soutien financier. Cette concertation est une nécessité afin que les  populations puissent espérer une amélioration de la situation.  La population guinéenne a assez de ces mêmes politiques, ces mêmes discours qui n’ont rien apporté de substantielles. E effet  depuis prés de 20 ans le pays est en crise.Il y a eu des hauts et des bas durant cette période, et tout le monde souhaite trouver   une nouvelle dynamique pour que la Guinée puisse sortir de ces interminables crises.

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Les élections communales vont se tenir au mois d’octobre, c’est une étape de crispation?

Pour moi ce serait un début de solution parce que les élections communales sont  fondamentales. D’ores et déjà dans ma démarche politique j’encourage les hommes et les femmes à s’impliquer. J’encourage les jeunes non pas seulement à être des électeurs mais d’être inscrits pour être des élus. Par ce que c’est à ce niveau-là que l’on apprend à cerner les contraintes de l’exercice du pouvoir. Les  jeunes doivent avoir l’expérience du pouvoir par ce biais-là. La Guinée ne changera pas si nous ne changeons pas la gouvernance par le bas.  Car c’est à ce niveau que le citoyen est en confrontation directe avec les questions les plus essentielles. Donc changer la gouvernance locale, avoir des élus communaux d’un autre type sont des nécessités absolues  pour avoir un filtre démocratique qui permet l’émergence de nouvelles classes politiques. Les jeunes ne doivent pas être en marge de ce processus parce qu’ils représentent l’alternative pour sortir la Guinée de la situation de détresse dans laquelle elle se trouve.

pensez-vous aujourd’hui que le président doit recevoir la classe politique pour discuter des voies de sorties de crises ?

Vous savez qu’il y a des gens qui émargent dans l’opposition mais  ce qui les intéressent : c’est s’asseoir sur le fauteuil présidentiel qui est déjà occupé par quelqu’un d’autre.  Pourquoi certains sont-ils dans l’opposition ? Est-ce qu’ils ont une idée alternative à la gestion actuelle ? Est-ce qu’ils ont réfléchi à la problématique qui empêche  la Guinée très souvent de capitaliser ses forces? La Guinée a besoin d’idées innovantes, elle a besoin de changer de méthode de gouvernance, elle a besoin que les paradigmes traditionnels des analyses des situations économiques et sociales changent. Donc il y a une nécessité de voir de nouvelles élites politiques émerger.  Il y a des générations d’hommes et de femmes qui ont apporté à un moment donné le meilleur d’eux-mêmes au pays mais qui se retrouvent dépassées et déphasées par la complexité des problèmes qui enferrent la Guinée dans les difficultés. Il faut alors  des idées neuves et pragmatiques avec des hommes et des femmes neufs. Il faut surtout une grande rigueur intellectuelle, un patriotisme avéré et une forte et soutenue volonté politique pour tirer sortir ce pays du gouffre. Ceci explique  la raison pour laquelle je ne suis pas du tout dans une dynamique où simplement on fait une conférence où on réunit l’opposition et le pouvoir pour parler des questions des plus subalternes et périphériques. Je souhaite l’organisation de profondes concertations responsables pour aboutir à des plans d’action réalistes, innovants et utiles au pays tout entier. Nous en avons assez des futiles « mamayas »! La situation est suffisamment grave pour que nous perdions encore du temps! Il est urgent que la Guinée se débloque.

Et c’est pourquoi vous avez l’ambition de diriger demain l’UFDG?

Parce que je pense que c’est une ouverture qui permettra de remettre en force les idées de réformes et de changements pour un Etat différent de l’Etat néo patrimonial dans lequel la Guinée a été corsetée depuis l’indépendance.

Jusqu’où Bah Oury est-il prêt à aller pour satisfaire ses ambitions ?

Je souhaite être en phase avec mon peuple bien que le terme me parait galvauder maintenant. Utiliser le maximum de mon expérience, regrouper des hommes et des femmes intelligents et compétents soucieux de l’intérêt de ce pays afin de promouvoir des solutions alternatives. Le changement en profondeur ne passe pas simplement par remanier  quelques personnes au niveau   ministériel. Il faut remettre ce pays dans une autre dimension pour aller à l’essentiel afin  de changer de type de gouvernance. Nous avons jusqu’à présent connu une gouvernance très autoritaire de chef de canton où le citoyen n’existe pas en tant que tel. Aujourd’hui nous devons être une communauté de citoyens responsables, intelligents, ouverts sur les réalités du monde et ambitieux pour permettre à notre pays et à la sous région d’avoir un autre destin .La Guinée est en retard et elle doit se réveiller parce que  c’est une nécessité aussi bien nationale que régionale.

 

Envoyé spécial enGuinée Pape Amadou FAll

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