LES RACINES DE L’EXTREMISME ET REALITE DU TERRORISME EN AFRIQUE

 

 

Conférence Internationale sur la gouvernance sécuritaire en Afrique

Paris, le 27 Septembre 2018

 attentat burkina

  

Communication de M. BAH Oury, Ancien ministre, Fondateur de l’UFDG, Animateur National du Mouvement « Le Renouveau »

 

C’est un honneur pour moi d’être associé à d’éminents experts diplomatiques et académiques pour partager au sujet du terrorisme qui est à l’heure actuelle un véritable fléau dans le monde et particulièrement en Afrique. Pour soigner un mal il est essentiel d’en faire un bon diagnostic, il en est de même pour mener une lutte efficace contre le terrorisme.

 

Introduction

Le Burkina est régulièrement secoué ces trois dernières années par des vagues d’attentats terroristes meurtriers où des civils et des éléments des forces de l’ordre sont fauchés. Le décompte macabre des victimes soulève l’horreur et l’indignation .Le 14 août 2017, 19 tués, 30 tués au café cappuccino et à l’hôtel Splendid, ces jours-ci des dizaines d’éléments des forces de sécurité sont tombés, victimes d’attaques djihadistes. Cette vague de tueries place le Burkina dans la ceinture de feu du terrorisme djihadiste qui part de la Mauritanie à l’ouest pour atteindre les confins de la Corne de l’Afrique à l’est en passant par la région du Lac Tchad. Le Mali, la République Centrafricaine, le Soudan du Sud et la Somalie sont devenus peu ou prou des épicentres de violences qui les ont réduits en « Etats faillis ».

 

C’est avec une profonde consternation que nous assistons à ces tueries qui déciment des familles pour semer la terreur et la haine dans leur sillage. Les attentats terroristes ont toujours été présents dans l’histoire moderne. Nous sommes toutefois éloigné des profils des anarchistes du XIXème et XXème siècle. La globalisation du monde d’aujourd’hui est telle que des simplifications sommaires amènent à utiliser le même mot pour désigner des réalités proches dans leur manifestation à savoir l’utilisation de la violence aveugle contre des populations innocentes ,mais dont les racines sont dissemblables et éloignées.

 

Des racines du terrorisme et de l’extrémisme en Afrique

 

En effet de la même manière que nous ne pouvons pas faire pousser le riz en plein désert, chaque phénomène social pour se développer a besoin d’un terreau propice. Le terrorisme djihadiste en Europe est à cet égard une expression périphérique de la violence malgré le caractère terrifiant plein d’horreur que la sur-médiatisation présente comme réalité centrale et dominante de la société. Comme dans les années 70 et 80 avec des cellules comme les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne, Action Directe en France, et les actions de détournements des avions des fédayins pro-palestiniens, les Etats Européens ont les moyens de venir à bout du terrorisme qui les prend pour cibles. La raison est simple. La cohésion des sociétés européennes, est une réalité profonde, façonnée par les épreuves historiques, unifiée par le partage de valeurs qui ont transcendé les différences ethniques, religieuses et politiques. Il en est autrement ailleurs.

 

  • La montée du radicalisme religieux dans le monde

 

Les méfaits du terrorisme djihadiste au Pakistan, en Afghanistan, et au Proche et Moyen-Orient sont incalculables tant sur le plan humain qu’économique. Les victimes se comptent en plusieurs milliers. Le vocable terrorisme est d’ailleurs faible pour définir ce qui en réalité s’assimile à une « guerre civile confessionnelle » entre chiites et sunnites. Comment en est on arrivé à ces déchirures ? Deux faits historiques majeurs ont eu lieu en 1979. D’abord la chute du Shah d’Iran avec l’arrivée au pouvoir de l’Iman Khomeiny et des mollahs chiites qui instaurent la République Islamique. Cette révolution au nom d’Allah a eu un grand retentissement dans le monde musulman. Le réveil du fondamentalisme chiite va encourager des populations de confession chiite à se rebeller contre des dictatures le plus souvent d’obédience sunnite. Ensuite l’invasion de l’Afghanistan le 25 décembre 1979 par les troupes soviétiques pour soutenir le régime communiste de Kaboul a donné une autre dimension à une confrontation qui à l’origine était classée dans la rubrique des luttes d’influence entre l’Est et l’Ouest. En effet la résistance nationale afghane est rapidement inondée d’aides de pays comme l’Arabie Saoudite, les USA agissant par le biais du Pakistan où trônait l’ultra conservateur religieux le Général Muhammad Zia-ul-Haq. L’aide américaine aux insurgés contre les troupes soviétiques fut utilisée par les dirigeants pakistanais pour accroître leur propre influence idéologique en soutenant des mouvements qui leur sont inféodés. C’est ainsi que les résistants afghans brandissent l’étendard de l’Islam pour combattre le communisme en se regroupant autour de « L’alliance islamique ». L’Arabie Saoudite et les monarchies pétrolières sunnites du Golfe Persique gros pourvoyeurs d’aide aux afghans y convoyèrent armes, finances et aussi combattants chargés d’assurer et d’accroître l’influence du courant wahhabite ( sunnite) dans la région afin de contrer son traditionnel rival ,l’Iran chiite. C’est dans ce sanctuaire montagneux qu’ Ossama Ben Laden crée Al quaïda, qui fut la matrice de la mouvance terroriste djihadiste dans le monde.

 

Depuis l’aube de l’Islam les courants sunnites et chiites se disputent l’héritage du prophète Mohamed. Le déclin des régimes laïcisant dans le Proche et le Moyen-Orients symbolisé par l’assassinat du Président Sadate d’Egypte en octobre 1981 par un commando de fondamentalistes ouvre la voie aux fondamentalismes conquérants. Dans cette partie du monde l’appartenance à une confession religieuse est la première référence d’identification de l’individu. En plus le fondement religieux est la légitimité fondamentale de la construction étatique. Chocs frontaux entre deux fondamentalismes ayant des visées hégémoniques et la rivalité sous-jacente entre Iran – Arabie Saoudite ont favorisé l’émergence des partisans du djihadisme armé. Aucun pays dans cette région y compris Israël n’est épargné par la résurgence du fondamentalisme religieux avec comme corollaire la montée du radicalisme politique, l’effacement des courants laïcs et démocratiques et le renforcement de l’extrémisme et de l’intolérance. D’où la multiplication des conflits asymétriques !

 

  • L’importation de courants djihadistes en Afrique

 

Sur le plan théologique, le Soudan sous la houlette du Général Nimeri dés 1983 instaure la charia dans le droit pénal.  Cette décision exacerba les violences de la guerre civile entre le Nord ( arabo-musulman) et le Sud (chrétien – animiste). Khartoum devint un centre de formation théologique musulman qui attira des milliers d’étudiants originaires de plusieurs pays subsahariens. Plus directement les crises algérienne et libyenne ont joué des rôles plus actifs dans la propagation du terrorisme en Afrique et plus particulièrement dans la bande sahélo-saharienne :

  • Les années noires en Algérie

La confiscation par une junte militaire, de la victoire électorale du FIS (Front Islamique de Salut) lors des élections communales en Algérie en 1991, plonge ce pays dans le tourment. Une guerre impitoyable s’engage alors opposant les forces de sécurité et les milices « islamistes » pendant toute une décennie. Certains combattants furent repoussés dans les régions désertiques du sud-algérien. Peu à peu les zones frontalières entre l’Algérie et les pays Mali – Mauritanie sont colonisées par des noyaux djihadistes qui se sont installés dans des contrées périphériques du Sahel.

  • La chute de Kadhafi et l’implosion de l’Etat Libyen

La crise libyenne depuis 2011 a été un puissant déclencheur qui a libéré ainsi des forces de déstabilisation dans toute la région. En effet le régime du Colonel Kadhafi disposait d’un arsenal militaire impressionnant. Ce matériel a été disséminé dans tout le sahel par des réseaux de trafics d’armes et de drogue, alimentant ainsi des zones de conflits de faible intensité qui prirent ainsi une dimension plus grande. Kadhafi avait aussi entretenu pendant plusieurs décennies des armées issues de plusieurs nationalités africaines avec une prédominance de sahéliens aguerris et vivants peu ou prou de la rente sécuritaire et guerrière. L’éclatement de l’Etat libyen a charrié chez ses voisins au Sud et en Tunisie cette main-d’œuvre prompte à s’engager dans des activités lucratives de mercenariat et de trafics.

Ces deux crises ont permis au courant djihadiste de trouver un terreau propice pour essaimer dans la région.

 

  • La pauvreté, déterminant social majeur

 

La pauvreté n’est pas suffisante pour expliquer que du jour au lendemain des jeunes gens paisibles, nourris d’une tradition de tolérance et élevés pour la majorité dans la pratique religieuse de la confrérie soufie la Tidjaniyya, se laissent subjuguer par une doctrine « éradicatrice et violente ». Toutefois il est important de noter que ces mouvements terroristes ont pu s’épanouir dans des zones où prévalent des antagonismes ethniques, sociaux et territoriaux sous-jacents, comme le Nord du Mali, la région d’Agadès au Niger, les sud algérien et libyen. Cet espace territorial économiquement déshérité, abrite principalement des populations touareg sujettes à de revendications autonomistes récurrentes depuis plusieurs décennies. L’entrisme politique a permis aux courants djihadistes d’orienter progressivement les frustrations collectives quelles soient de nature sociales, économiques et politiques vers leurs thèses globalisantes et absolues comme l’unique alternative sanctifiée par le sacré. C’est la méthode qui a été utilisée en Afghanistan pour en faire le sanctuaire de Al Qaïda. De vastes espaces où les populations sont parmi les plus pauvres du monde, négligées par les pouvoirs publics de leur pays, sont devenues de véritables no-mans-land où la criminalité a pris le pouvoir. Eprouvées par les sécheresses de manière régulière , les populations traditionnellement éleveurs pratiquant la transhumance à la recherche de zones de pâturages et de l’eau pour nourrir leur bétail sont contraintes de descendre de plus en plus en profondeur dans le sud du continent. En effet l’avancée du sable du désert dont les effets du changement climatique est perceptible des rivages de la Mauritanie sur la façade de l’Atlantique aux confins de la Mer Rouge de la Corne de l’Afrique. Ainsi ce large couloir territorial qui englobe les régions périphériques du Lac Tchad naguère peuplé d’éleveurs et d’agriculteurs subit un profond bouleversement de son écosystème environnemental et économique. C’est cette superficie de plusieurs millions de Km2 qui est devenue un terreau fertile pour le développement de la criminalité, du narcotrafics et du commerce illicite de toutes natures. Les djihadistes proche-orientaux et algériens ont su habilement y installer leur Katiba (cellules terroristes) et recruter des émules pour imposer leur vision du monde.

 

  • Des politiques d’ajustement structurel à la déliquescence des Etats

 

Ces espaces en déliquescence ont été victimes des mesures préconisées par les institutions de Brettons Woods (FMI/Banque Mondiale) à la fin des années 70 comme réponse aux crises économiques et financières dont la plus part des Etats nouvellement indépendants ont été confrontés. Restriction des mesures sociales, dégraissage des fonctions publiques dont l’école et la santé ont été les plus négativement impactées et retrait de la présence des pouvoirs publics dans les régions à la lisière du désert ont eu comme conséquences la propagation de la misère. Le Nord du Mali, la Somalie, la région du Lac Tchad et la République Centrafricaine en sont une parfaite illustration. Les Etats fragiles tels que les définit l’index des « Etats en déliquescence » du think tank américain Fund for Peace sont parmi les plus fragiles face à cette vague de développement du terrorisme. A cet égard, la zone du Sahel en porte toutes les caractéristiques à savoir, mouvements massifs de réfugiés et de déplacés internes, cycle chronique de conflits intercommunautaires, persistance de fortes inégalités de développement, criminalisation et de-légitimation de l’Etat du fait de la corruption, culte de la violence généralisée contre les droits de l’homme et absence notoire des services publics de base (indicateur annuel : the failed states index).

  • La faillite de la construction de l’Etat postcolonial

En 1962, la parution de « L’Afrique Noire est mal partie » du célèbre agronome français René Dumont fut accueillie avec condescendance et mépris par les élites africaines de l’époque. En 2007, un rapport de la Banque Mondiale lui rendit hommage sous la forme d’un mea culpa en bonne et due forme. Le rapport a reconnu que l’agriculture avait été négligée comme facteur de développement alors que 75% des populations les plus pauvres habitent les zones rurales. Ainsi l’accès à la terre, à l’eau et à l’éducation des paysans n’avait pas retenu l’attention des experts du développement pendant très longtemps. Le modèle de développement choisi dés l’accession à l’indépendance avait déserté les préoccupations essentielles de la majorité de la population d’origine rurale et agricole pour privilégier les pratiques rentières aussi bien sur l’économique que sur le politique.

  • Divorce entre l’Etat et la Société Civile et les pratiques néo-patrimoniales

Economiquement fragiles, institutionnellement abandonnées, et accablées par des conditions climatiques défavorables les populations sinistrées se sont rabattues sur les crispations identitaires comme stratégie de survie. La construction nationale clamée par des slogans de propagande politique est restée simplement incantatoire. Ainsi les solidarités communautaires et les liens de sang se sont renforcés. En effet, la résilience de la société repose sur le degré de légitimité de l’ordre politique. Celle-ci est d’autant plus grande que la bonne gouvernance peut l’accroître renforçant ainsi la gouvernabilité. Qui dit gouvernabilité, suppose l’existence d’un cadre institutionnel politique, solide et capable d’interactions pour l’atteinte de l’intérêt général. Les réflexes d’auto-défense d’une société font appel aux mythes du passé, au sacré idéalisé, aux identités communautaires spécifiques et aux relents conservateurs et hostiles à toute autre diversité. C’est ainsi le long conflit politique en RCA s’est mué en une conflagration meurtrière entre chrétiens et musulmans. Pour des raisons analogues les difficultés politiques de la RDC –Congo ont fait émerger les sectes armées comme le Bundu Dia Kongo qui prône la réhabilitation de l’héritage spirituel et historique des grands ancêtres d’un côté et de l’autre, les Kimbanguistes et les partisans de Kamuina Nsapu . Les représentations politiques classiques (partis politiques, associations de la société civile, syndicats) sont alors affaiblies. Cette tragique décomposition des structures de l’Etat et de la faillite de la représentation politique précipite ce grand pays vers une in-gouvernabilité désastreuse pour toute l’Afrique centrale et des grands lacs. Le Cameroun est également un autre exemple de ce désastre où Boko-Haram sévit au Nord et les régions anglophones sont en proie à une rébellion larvée.

 

Conclusion 

 

Merci à l’Institut Mandela de m’avoir permis d’échanger avec les éminents experts que nous avons entendus. Cette réflexion que je viens de vous livrer est une approche parcellaire de situations complexes dont notre monde est confronté. L’approche essentiellement sécuritaire n’est pas suffisante pour endiguer les phénomènes de terrorisme et d’extrémisme en Afrique. Une autre mode de gouvernance pour lutter contre la pauvreté, des mécanismes innovants d’inclusion de toutes les formes de diversité de manière durable, la redéfinition de la construction étatique pour dépasser l’Etat néo-patrimonial qui a atteint ses limites et la résilience à développer face au changement climatique sont les questions qui nous interpellent aujourd’hui pour endiguer la montée de l’extrémisme violent et le terrorisme djihadiste. Nous devons courageusement répondre aux questions de notre temps.

 

Je vous remercie pour votre bienveillante attention !

 

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