Entretien avec le site www.africaguinee.com

Entretien avec le site www.africaguinee.com à Genève

Vous êtes en visite à Genève où vous avez rencontré des responsables du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies. De quoi était-il question lors de votre entretien ?

BAH Oury : Il s’est agi pour moi d’exprimer mes remerciements au Haut-Commissariat  pour la publication de son rapport sur la situation des droits de l’homme en Guinée lors de la vingt-deuxième session du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies . En effet, il est explicitement indiqué que « la situation des droits de l’homme demeure préoccupante ; elle se caractérise par les violations de droits de l’homme, qui sont d’une part liées à des problèmes d’ordre structurels comme l’impunité, et sont d’autre part générées par le contexte politique tendu ». Cette position est remarquable d’autant plus que les institutions nationales  brillent par leur silence au sujet des tueries, des exactions et des arrestations arbitraires   dont des citoyens guinéens civils ou militaires sont victimes.

Par la suite j’ai attiré l’attention de M. Cissé-gouro , chargé de l’Afrique de l’Ouest et du Centre et Mme Ouaffop Wafang ,responsable du desk-Guinée, sur la mise en place par les autorités guinéennes d’une milice privée, armée et ethnique « les donzos » qui est chargée en toute impunité de la répression politique. Le dernier point évoqué concerne le caractère explosif de la situation sociale et politique de la Guinée. A ce sujet, une note particulière a été faite sur les dangers qui guettent notre pays du fait de la gouvernance anachronique et violente de M. Alpha Condé.

Vous avez interpellé récemment les Nations Unies pour éviter une « instrumentalisation de l’ONU » pour valider une « mascarade électorale » en Guinée. Qu’attendez-vous concrètement de la communauté internationale sur la crise politique en Guinée ?

BAH Oury : La communauté internationale a accompagné la Guinée, depuis le début de la transition politique en Guinée en janvier 2009. Auparavant le Secrétaire Général des Nations Unies a apporté sa contribution en octroyant le fonds de consolidation de la paix dont le Ministère de la Réconciliation Nationale dont j’avais la charge a collaboré par sa mise en œuvre. Tout cela est très bien. Mais ce qui importe le plus est la volonté du pouvoir guinéen de favoriser les facteurs de rassemblement et d’apaisement. Malheureusement de ce côté, c’est loin d’être le cas.

M. Alpha Condé arc-bouté sur sa boulimie de posséder un pouvoir totalitaire veut draper la mascarade électorale qui est  déjà en œuvre d’un semblant de crédibilité sous le couvert d’une acceptation passive de son projet par une organisation internationale de renom. Il a essayé pour le moment sans succès avec l’Organisation Internationale de la Francophonie. Il a tenté de faire passer la signature du 10éme FED de l’Union Européenne comme étant un blanc-seing qui est accordé à sa gouvernance alors que c’est l’acceptation de la recomposition paritaire de la CENI et de la désignation consensuelle de ses commissaires par le Collectif des oppositions  qui ont été décisives .  Devant le blocage actuel, il espère faire valider son programme électoral à travers le « dialogue  piloté par le facilitateur international  Saïd Djinnit ».  En effet un accord sous l’égide du représentant du Secrétaire Général de l’ONU qui permettrait de conserver l’essentiel du dispositif mis en place reviendra à blanchir les maintes violations des lois de la République par le pouvoir.

Concrètement je suis satisfait de la mise en garde formulée par le Conseil de Sécurité en début de semaine pour s’inquiéter de la détérioration de la situation explosive en Guinée. J’ai noté aussi la ferme condamnation par M. Van Damme le représentant de l’UE en Guinée des tueries de paisibles citoyens perpétrées ces quarante-huit heures par les forces de l’ordre à Conakry. Mais ce qu’il faut savoir, comme le dit le proverbe « si on t’aide à laver le dos, lave-toi le ventre ». La démocratie, la liberté et le redressement de la Guinée seront avant tout l’œuvre des guinéens. La communauté internationale ne sera encouragée à aller de l’avant que si la majorité des citoyens guinéens montre un engagement déterminé, cohérent et inclusif pour l’unité, la démocratie, le progrès et la réconciliation de ce pays profondément éprouvé par une succession de dictatures.

Lors de votre meeting à Genève, vous avez interpellé vos compatriotes à « prendre leurs responsabilités » face au régime du président Alpha Condé. Souhaitez-vous un soulèvement populaire contre M. Alpha Condé pour renverser son régime ?

BAH Oury : Comme l’a dit Thierno Monénembo , Alpha Condé à l’épreuve du pouvoir s’est avéré plus dangereux pour notre pays que ces prédécesseurs. Par conséquent il sera irresponsable pour chacun d’entre nous de rester passif devant la destruction programmée de la Guinée. Je me suis opposé à toutes les dictatures dans notre pays depuis ma prime jeunesse,  aujourd’hui plus que jamais, je considère que  lutter contre Alpha Condé c’est lutter pour la préservation de la paix et de l’unité en Guinée. Les dictatures doivent dégager ! Je milite comme en 2006 et en 2007 pour un soulèvement massif pour réclamer d’une part le départ du pouvoir d’Alpha Condé et d’autre part l’instauration d’une gouvernance réellement démocratique de la Guinée. Le temps des dictatures ethnocentristes et prédatrices est révolu !

On vous accuse d’être radical à l’égard de la communauté mandingue pour viser le Président Condé. Que répondez-vous à ces accusations ?

BAH Oury : Alpha Condé n’a aucun égard pour toutes les communautés ethniques qui composent la Guinée. Il méprise tout le monde, y compris sa base électorale, la Haute-Guinée où il n’a  mis les pieds depuis belle lurette.

Les dictatures comme celle d’Alpha Condé instrumentalisent les diversités ethniques et communautaires pour diviser pour mieux régner. Elles opposent les uns aux autres alors que leur véritable projet est d’amasser des fortunes colossales pour leur clan familial. C’est ce que font Alpha Condé et son fils Mohamed Condé.

Personnellement je refuse de confondre la communauté mandingue et le pouvoir d’Alpha Condé. C’est le piège le plus dangereux qu’il faut éviter à tous prix. Lorsque avec Dr Thierno Madjou Sow, nous avons créé l’Organisation Guinéenne pour les droits de l’homme à la fin des 80 , nous avons fait la prison pour avoir protesté contre l’assassinat de l’étudiant Sékou Traoré le 22 novembre 1990 . Ce jour-là nous ne sommes pas interrogés pour savoir de quelle ethnie est issue l’étudiant tué. Dans la même période, nous avons longtemps cheminé avec des membres de l’association AVR qui militait pour faire prévaloir les droits des victimes malinkés des pogroms au lendemain de la « présupposée tentative de Coup d’Etat du Colonel Diarra Traoré, le 04 juillet 1985. Bref ! Mon engagement civique dénué de toute stratégie ethnocentrique est connue. La gouvernance d’Alpha Condé est mauvaise et dangereuse pour la communauté nationale dans son ensemble. Par conséquent il mérite d’être combattu. Peu importe ses origines familiales et ethniques. Ce qu’il faut savoir, aujourd’hui la pauvreté, la famine, les mauvais soins, l’insécurité, le chômage endémique et l’absence d’eau et d’électricité obligent tous les guinéens à vivre avec la peur dans le ventre pour des lendemains d’incertitude et d’angoisse. Cette réalité devient de jour en jour un facteur puissant de rapprochement entre les communautés ethniques guinéennes. Les guinéens ont pris conscience à leur dépend qu’Alpha Condé ne fait qu’aggraver les maux de la Guinée.  

Votre parti l’UFDG a une forte assise au sein de la communauté peuhle. Faut-il craindre des violences ethniques dans votre pays si l’actuel président maintient sa position pour organiser les élections législatives le 30 juin  « avec ou sans la participation » de l’opposition ?

BAH Oury : C’est vrai, que la communauté peuhle se retrouve majoritairement dans l’UFDG. Ceci est le fruit de l’histoire politique et des réalités sociologiques de notre pays et de notre société. C’est une opportunité et une chance pour l’UFDG. Sa vocation majoritaire et son ambition de gouverner la Guinée pour asseoir des institutions républicaines stables et démocratiques, pour faire émerger une société ouverte et moderne et pour assurer le redressement économique et social du pays, nous amène à élargir ses frontières, non pas autour des solidarités de sang mais fonder sur la conviction d’une vision commune de notre avenir et de la place de la Guinée dans la sous- région et en Afrique. Les diversités ethniques et culturelles sont une richesse que nous devons apprendre à valoriser. A titre d’illustration l’UFDG est aujourd’hui un véritable melting-pot  de cultures différentes. Principal parti politique guinéen, nos rangs regorgent de militants marqués par leur pays d’accueil (Afrique, Europe, Amérique et Proche-Orient). C’est déjà un défi interne pour prendre en compte cette vaste mosaïque qui compose ce parti auquel je suis fier d’en être l’un des fondateurs.

Pour revenir à votre question proprement dite, le danger est créé par la gouvernance d’Alpha Condé. Les violences ethniques ont déjà ensanglantées notre pays. Les trentaines de morts à la Gallapaye, suite aux heurts entre communautés guerzé et mandingue en mai 2011, les morts de Kissidougou où s’opposèrent Kissis et malinké sur fond de rivalités et de manipulations orchestrées par le préfet….., la barbarie inadmissible à l’égard de la population de Zogota en août 2012 , les tueries ciblées  lors des manifestations pacifiques dans la commune de Ratoma à Conakry et les incendies commanditées et criminelles des magasins du marché de Madina en février dernier sont des réalités qui nous interpellent. Les violences sont déjà là.

International Crisis Group a d’ores et déjà indiqué dans son rapport consacré à la Guinée en février 2013 que l’organisation des législatives dans les conditions actuelles est à éviter au risque d’accentuer les facteurs d’éclatement et de déstabilisation en Guinée. C’est la raison pour laquelle la date du 30 juin 2013 fait courir de sérieux risques pour le pays.

Vous êtes exilé à Paris avec votre famille. Craignez-vous une condamnation par contumace dans le cadre du procès des auteurs présumés de l’attaque du 19 juillet 2011 contre la résidence du président Condé ?

BAH Oury : A la suite de la tragédie du 28 septembre 2009 au stade du 28 septembre j’avais opté mettre ma famille hors de portée du CNDD pour éviter les représailles. Quant à moi, je suis resté sur place pour continuer la lutte, jusqu’au 19 juillet 2011. Manifestement ce jour-là, c’est la grâce divine qui m’a sauvé la vie. Depuis lors j’ai bénéficié de la protection des autorités françaises dans le cadre de la  convention internationale de Genève relative au droit d’asile. Donc le jugement par contumace et ma condamnation ne fait l’objet d’aucun doute car M. Alpha Condé a dés mi-septembre 2011, déclaré que  Tibou Kamara, Diallo Sadakadji et moi-même sont les instigateurs de la présupposée attaque de son domicile. Avec une justice aux ordres il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à une condamnation. Ceci ne m’effraye nullement, ce qui m’importe est le jugement du peuple de Guinée. L’actuel Chef de l’Etat guinéen n’a-t-il pas été condamné par contumace par Sékou Touré puis emprisonné par le régime du Général Lansana Conté en décembre 1998.

Je suis un combattant des droits de l’homme et de la liberté, alors ma condamnation par un régime dictatorial me renforce dans mes convictions. J’ai par contre beaucoup de craintes pour les personnes innocentes qui sont emprisonnées, torturées et quotidiennement humiliées. Mon devoir est de faire savoir que ces innocentes victimes souffrent le martyr du fait de la seule volonté d’Alpha Condé.

Enfin, un mot pour vos compatriotes.

BAH Oury : Au moment où je réponds à votre question des jeunes gens sont sauvagement abattus par les forces de l’ordre dans Ratoma. Je m’incline pieusement pour honorer la mémoire de toutes les victimes de cette barbarie qu’a instaurée Alpha Condé. Ne baissons pas les bras et n’ayons pas peur. Le départ d’Alpha Condé est une nécessité pour la stabilité et la paix en Guinée.

Merci à la communauté guinéenne de Genève qui m’a réservé un accueil fraternel et chaleureux. Merci à vous tous. 

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