Entretien avec Erik Korka de Guineenews

L’actuel dialogue est une réédition des précédents. M. Alpha Condé a réussi à faire plier certains responsables de l’opposition. Il tenait à Waymark. Il l’a obtenu….. 
J’appelle tous les guinéens à ne pas tomber dans le piège « ethnique » dans lequel certains veulent pousser la Guinée afin de tuer tout espoir de renouveau démocratique. Les jeunes doivent transcender leur différence et leur opposition apparente. Ils sont condamnés à aller dans la même direction pour que la Guinée puisse se libérer de la gouvernance autocratique d’Alpha Condé ….
Le bureau France de votre quotidien électronique Guinéenews© a reçu pour vous, Mr Bah Oury, vice président de l’union des forces démocratiques de Guinée (UFDG).
Dans cet entretien, l’ancien ministre de la reconciliation nationale sous l’ère Conté parle de sa relation jugée tendue avec Mr Cellou Dalein, du dialogue inter guinéen sous l’égide du facilitateur désigné de la communauté internationale, le réquisitoire du ministère public dans le procès où l’intéressé est lui-même cité. Tout y est passé au peigne fins par celui qu’incarne pour certains l’aile dure de l’opposition et pour d’autres un grand leader politique visionnaire. Exclusif !
(Cet entretien a été réalisé avant le retrait de l’opposition dans le processus du dialogue et a été réactualisé suite aux événements malheureux survenus chez le leader de l’opposition Cellou Dalien Diallo)
Guinéenews: Que retenez-vous du dialogue du dialogue inter-guinéen initié par la communauté internationale ?
Bah Oury: Je vais être clair. Notre pays est dans une crise multidimensionnelle profonde depuis la fin des années 90. Des dialogues politiques inter-guinéens ont été entrepris mainte fois sans avoir débouché sur une sortie de crise durable. Pire, chaque accord n’a fait que retarder une explosion plus grande de la crise. L’opposition démocratique a boycotté les consultations électorales de 2000 à 2005 à savoir le référendum de 2001, les législatives de 2002 (sauf l’UPR de Siradiou Diallo et l’UPG de Jean Marie Doré) et la présidentielle de 2003. Il a fallu la médiation de la communauté internationale ,notamment du Canada, des garanties plus ou moins solides d’avoir des élections communales crédibles et transparentes et le désir de donner une chance à la Guinée pour amener toute l’opposition démocratique à participer aux élections communales et communautaires de décembre 2005. Je rappelle pour mémoire à l’époque M. Cellou Dalein Diallo était le Premier Ministre et M. Kiridi Bangoura officiait comme le Ministre de l’Administration du Territoire. Le résultat a été une très vaste mascarade électorale. Nous avons été alors dupés. La suite a été l’explosion de la contestation sociale avec les grèves générales de 2006 et 2007 et le massacre de plusieurs centaines de manifestants le 22 janvier 2007. Vous connaissez la suite qui s’est avérée chaotique et plus tragique encore.
  L’actuel dialogue est une réédition des précédents. M. Alpha Condé a réussi à faire plier certains responsables de l’opposition. Il tenait à Waymark. Il l’a obtenu. Il a usé de la guerre d’usure contre ses opposants. Il n’a pas hésité à faire tuer plus d’une cinquantaine de manifestants pacifiques. Il a fait incendier des centaines de magasins. Il a fait emprisonner de 2 à 3000 personnes qui sont libérés à compte gouttes comme des otages qui sont relâchés au gré des marchandages politiciens. Il a violé la constitution à plusieurs reprises et a piétiné les lois et les règlements de la République pour parvenir à son but. En définitive, nous avons assisté à une capitulation négociée de certains responsables de l’opposition. La stratégie, qu’ils ont adoptée depuis l’investiture d’Alpha Condé, a été mauvaise. Ils ont concentré leur action sur des aspects périphériques du processus électoral, en faisant la part belle à des questions techniques et ont abandonné ce qui devrait être le fondement de leur combat à savoir le respect de la constitution, le code électoral et des collectivités du pays. Ils ont cautionné la loi réglementaire relative à la recomposition paritaire de la CENI sans se préoccuper de son contenu. L’essentiel était pour eux de se débarrasser de Loucény Camara alors que ce dernier n’était que l’instrument de la politique d’Alpha, comme l’est avec plus d’efficacité Bakary Fofana.
Ces accords portent atteintes à la cause de la démocratie en Guinée et consacrent également la victoire de l’impunité au détriment du respect des règles de droit et des valeurs des droits de l’homme et du citoyen.
Aujourd’hui le constat est clair, nombreux sont les observateurs à penser que les partis de l’opposition ont fait un peu plus de concession par rapport à  la mouvance présidentielle. Partagez-vous cet avis ?
Je partage cet avis. C’est une capitulation pure et simple devant le diktat gouvernemental.
Quelle aurait été votre démarche ? Qu’auriez-vous exigé pour aller au dialogue ?
Lorsque les enjeux sont fondamentaux c’est-à-dire qu’ils portent sur les libertés, la sécurité, l’égalité des citoyens dans la République et l’avenir de toute la société, les négociations ne peuvent pas trouver une solution acceptable. Sur ces questions, il n’y a pas de compromis possible. Or avec la gouvernance autocratique d’Alpha Condé, nous sommes face à l’avenir de notre pays. Accompagner Alpha Condé dans sa dérive dictatoriale, c’est à terme voir la cohésion nationale éclater, les ressources minières bradées pour satisfaire un affairisme insatiable et la Guinée s’installer durablement sous le joug d’une dictature aveugle et sanguinaire.
Très tôt, j’ai é et j’ai interpellé nos compatriotes sur les dangers que représente ce type de gouvernance. Cela me vaut d’être en exile et d’avoir eu la vie sauve grâce à la baraka. J’ai dénoncé en son temps, le semblant de « dialogue à Sékoutouréya » en insistant sur le fait que l’instauration d’un rapport de forces équilibré est indispensable pour engager une quelconque négociation avec le pouvoir de Conakry. Hélas ! Je n’ai pas été suivi par mes collègues de l’opposition démocratique. Mes prévisions se sont avérées fondées. C’est pour cela, plus que jamais je poursuis mon chemin pour parvenir à faire de la Guinée, une démocratie solide avec des institutions fortes et crédibles. Je suis sûr, que c’est la voie de la responsabilité et c’est l’expression d’un attachement fort à la Guinée, à l’indispensable réconciliation nationale et à la stabilité à terme de notre pays bien-aimé.
Les accords issus du dialogue politique prévoient  entre autre, le maintien de Waymark comme opérateur technique de saisie et de révision de la liste électorale que cela vous inspire t-il ?
C’est une catastrophe et c’est une trahison de la mémoire des victimes. Waymark a été disqualifié par les Nations Unies pour avoir été à la base d’élections qui ont fait sombrer dans des conflits meurtriers des pays comme le Kenya. L’admettre en Guinée, c’est de fait, préparer une autre tragédie plus vaste et plus destructrice que celle du 28 septembre 2009.
Nous avons récemment appris que Mr Cellou Dalein Diallo avait renoué le contact avec vous. Peut-on interpréter cela comme la fin du conflit d’ego entre les deux leaders de l’UFDG ?
En réalité le contact n’a jamais été rompu. Nos divergences politiques sont de notoriété publique. Son acceptation des accords qui entérinent le maintien de Waymark et sa volonté de participer à des législatives qui permettront à Alpha Condé de détenir tous les leviers du pouvoir pour asseoir dans la durée sa dictature est une divergence supplémentaire majeure fondamentale.
Dites nous concrètement, aviez vous été consulté dans les phases de prises de décisions ?
De prés ou de loin, je n’ai pas été associé à cette prise de décisions.
Quelle est la nature de vos relations actuelles avec El hadj Cellou ? 
Vous savez si le fonctionnement du parti et les hiérarchies en son sein tels que définis par par les statuts étaient respectés, alors nous aurions pu résoudre les conflits et les incompatibilités de toute nature sans trop de heurts. Mais si, ceux-là sont abandonnés alors les divergences prennent d’autres reliefs. Je suis partisan d’une gouvernance démocratique, participative, transparente et ouverte afin de faire de l’UFDG une institution politique, forte et durable. Pour cela l’adhésion du top management est essentielle. De ce côté à l’aune de la durée, j’ai constaté une divergence de fond. Mon approche diffère de celle de M. Cellou Dalein.
Par la suite, j’ai constaté que nous n’avions pas la même analyse de la nature du régime d’Alpha Condé et des moyens et stratégies à mettre en œuvre. J’ai insisté sur la nécessité de créer un rapport de forces suffisant pour amener Alpha Condé à entendre raison. Là aussi, le chemin suivi n’a pas épargné les militants (plus de 50 personnes tuées) et n’a pas non plus apporté de résultats politiques conséquents.
Les relations humaines entre nous sont du domaine privé. Nous nous parlons dés fois. Je n’ai pas un contentieux « personnel » avec M. Cellou Dalein. Certains veulent nous voir « unis », mais cela nécessite le partage d’une même vision de l’avenir de l’UFDG et de la Guinée. L’acceptation de  Waymark prouve qu’il a d’autres objectifs que j’ignore.
Une médiation est-il possible ?
J’ai toujours montré ma disponibilité pour une médiation responsable et sans complaisance afin de définir un « accord-politique » permettant à l’UFDG de traverser cette période de tourmente dans l’unité et dans la complémentarité de toutes ses composantes. Cette main tendue a été longtemps ignorée, méprisée et calomniée. Entre-temps, la situation nationale s’est détériorée dans tous les domaines et nous impose de prendre nos responsabilités pour défendre les intérêts de l’UFDG et pour préserver l’avenir de notre pays.
Quel est votre lecture des récents événements où El hadj Cellou Dalein a été l’objet d’attaque au gaz lacrymogène à son domicile ?
C’est un incident condamnable et regrettable. Ceci illustre également mes propos sur la fiabilité des accords conclus avec la gouvernance actuelle. La vision totalitaire de M.Alpha Condé l’amène à une volonté d’anéantissement et d’humiliation de ses adversaires. Il ne faut pas se laisser tromper par sa politique de charme. De manière implacable, en privilégiant l’usage de la violence il poursuit la mise en œuvre de l’édification d’un pouvoir sans partage en Guinée. Les grenades de gaz lacrymogène que des forces de l’ordre ont jeté dans la concession de M.Cellou Dalein sont un message de haine et d’exclusion et également une réponse à la « possibilité d’un gouvernement d’union national » avec comme Chef de l’Etat, M. Alpha Condé.
A vous entendre, on a l’impression que vous ne participeriez pas aux prochaines consultations électorales avec l’UFDG. Irez vous ou pas aux élections avec l’UFDG, parti que vous avez créé et dont vous assurez la fonction de 1er vice président ?
Comme j’ai eu à le dire à maintes reprises, la crise guinéenne ne se ramène pas à seulement une crise dans le cadre du processus électoral. Les élections présidentielles de 2010 étaient sensées permettre une sortie de crise, durable voire définitive pour la Guinée. Pour de multiples raisons, nos espoirs ont été trahis. Notre pays à l’issue de cette épreuve électorale en est ressorti plus divisé que par le passé. La gouvernance d’Alpha Condé au lieu de chercher à ressouder le tissu social et à conforter des institutions républicaines fragiles,  a au contraire attisé les contradictions ethniques, politiques et sociales. L’Etat de droit pour lequel des centaines de citoyens ont péri est littéralement bafoué. La corruption et l’affairisme triomphent au détriment d’une gouvernance démocratique. Les droits de l’homme sont systématiquement violés. Le récent rapport d’Amnesty International et d’ACAT illustrent les violations récurrentes des droits des citoyens guinéens avec le recours à la torture et aux exécutions extrajudiciaires. Lorsque tous les leviers de la gestion de l’Etat seront concentrés entre les mains d’Alpha Condé, la Guinée sombrera irrémédiablement dans une dictature violente, prédatrice et ethnocentriste. Donc accompagner le pouvoir guinéen dans ces élections législatives d’ores et déjà piégées, c’est participer à installer la dictature en conférant un semblant de légitimité à la consultation électorale.
J’appelle par conséquent à faire barrage à l’installation de la dictature en Guinée en s’abstenant de participer à une vaste mascarade avec des conséquences graves pour l’avenir de la Guinée. Je suis sûr dans les conditions actuelles, mon point de vue est largement majoritaire au niveau des membres de l’UFDG, voire même au delà.
Quels avenirs politiques peut-on dresser de Mr Bah Oury ? 
Seul l’avenir pourra nous dire quels avenirs politiques pour BAH Oury. Je suis convaincu d’aller dans le sens de l’intérêt de mon pays. Je me bats depuis très longtemps pour l’avènement d’une gouvernance réellement démocratique, respectueuse des droits de l’homme et du citoyen et en mesure d’assurer la transformation institutionnelle et économique de la Guinée. Nous pouvons y arriver. Il n’y a aucune fatalité de l’échec et de la soumission aux dictatures. Il faut y croire et se battre en conséquence, pour que demain nous pussions nous dire « Dieu soit loué, nous avons réussi à redonner espoir et confiance à tout un peuple ». Nous y arriverons. C’est ce destin que je me forge, certes dans la douleur et des difficultés nombreuses.
Quand comptez vous rentrez en Guinée ? 
Je n’ai choisi pas choisi l’exil. J’ai eu la baraka le 19 juillet 2011 pour ne tomber entre les griffes des sbires d’Alpha Condé, qui certainement n’auraient pas épargné ma vie. Par conséquent, mon engagement politique et mon opposition à l’installation d’une nouvelle dictature dans mon cher pays m’obligent à  lutter en dehors du pays. En plus avec les technologies de la communication actuelles, BAH Oury est « très présent » en Guinée. Le jour de mon retour, ne dépend pas de moi, mais je me donne les moyens pour que cela le plus tôt possible.
Quelles lectures faites-vous du réquisitoire du ministère public contre vous  dans le procès sur l’attentat contre la résidence privée du chef de l’État ?
C’est un réquisitoire digne de Goebbels, le ministre de la propagande de l’Allemagne nazie .Ce qui m’importe est le jugement du peuple guinéen et non pas une justice instrumentalisée et aux ordres. Je m’inquiète pour ceux qui sont détenus et qui risquent de laisser leur vie dans ce cachot de la maison centrale de Conakry.  Nous nous activons pour sensibiliser l’opinion nationale et internationale sur leur situation. Malheureusement jusqu’à présent ils n’ont pas bénéficié d’un vaste élan de solidarité, comme si leur sort n’intéresse que quelques uns comme le Mouvement Justice BAH Oury. Les avocats de la défense font un travail remarquable, malgré les moyens dérisoires qui sont à leur disposition. La nation s’en souviendra et  récompensera leurs efforts et leur désintéressement.
Votre dernier mot ?
J’appelle tous les guinéens à ne pas tomber dans le piège « ethnique » dans lequel certains veulent pousser la Guinée afin de tuer tout espoir de renouveau démocratique. Les jeunes doivent transcender leur différence et leur opposition apparente. Ils sont condamnés à aller dans la même direction pour que la Guinée puisse se libérer de la gouvernance autocratique d’Alpha Condé. Le salut est dans cette voie. Quant aux militants de l’UFDG, l’espoir n’est pas mort mais il faut que nous fassions nôtre, le rejet de la culture de la soumission et de la fatalité de l’échec.
Entretien réalisée par Eric Korka, Paris France
Eric Korka
Paris, France
336.25.21.78.14

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