Elections en Guinée : ‘’L’objectif n’est pas la CENI, c’est de chasser Alpha Condé’’

ceniCONAKRY- Quelle stratégie devrait adopter l’opposition guinéenne pour que ses revendications soient satisfaites ? L’opposant Bah Oury, qui n’a pas manqué de dénoncer le manque de « pugnacité » de ses paires de l’opposition, préconise une insurrection populaire pour demander le départ du Président Alpha Condé. Dans cette interview exclusive accordée à notre rédaction, le Vice-Président de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée, fait également des recommandations au chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo. Exclusif !!!

 

AFRICAGUINEE.COM : Monsieur Bah Oury bonjour !

BAH OURY : Bonjour Monsieur Souaré !

Comment avez-vous accueilli l’annonce par la Commission électorale nationale indépendante du calendrier des prochaines élections en Guinée ?

Personnellement cette nouvelle ne m’a pas surpris, parce que je savais que depuis que Monsieur Alpha Condé s’est installé au pouvoir en 2010, il avait déjà mis en place une stratégie pour se faire réélire pour le second mandat. Si je dis se faire réélire c’est de se donner tous les moyens y compris les moyens de la fraude  pour pouvoir reconduire un second mandat à la tête du pays. Donc la décision de la CENI est un aboutissement logique de ce processus qui a pris quatre années pour s’installer  dans le paysage institutionnel du pays.

Que pensez-vous de la décision de l’opposition de boycotter sa participation au Parlement et à la CENI ?

Permettez-moi avant de répondre à la question de dire que Alpha Condé a réussi son coup d’Etat institutionnel, parce que les responsables de l’opposition n’ont pas été suffisamment vigilants pendant ces quatre années, pour s’attaquer à l’essentiel au lieu de s’intéresser à des aspects périphériques soit du processus électoral, soit concernant d’autres questions. Je veux dire que dès l’arrivée de Alpha Condé  la stratégie était claire il fallait dompter la CENI. Si vous vous souvenez il y a eu beaucoup d’atermoiements, des remises en cause de Alhassane Condé (ancien Ministre de l’administration du territoire et de la décentralisation, Ndlr), de l’Indépendance de cette institution , des discussions, des tractations, des négociations pour aboutir à la proposition du CNT (Conseil National de la Transition, Institution qui faisait office de Parlement pendant la transition, Ndlr) de remettre en cause le fonctionnement judiciaire de la CENI ; Le CNT a remis en cause la règle du consensus au profit de la règle de la majorité simple pour la délibération en Assemblée Générale des commissaires. C’est –à dire quiconque a la majorité emporte la décision et  dans ce cadre Alpha Condé s’est donné tous les moyens pour avoir une majorité confortable. Les responsables de l’opposition n’ont pas été vigilants pour empêcher que Monsieur Bayo (ancien commissaire de la CENI, Ndlr) soit éliminé au profit d’un représentant de l’UPG de Jean Marie Doré, que Monsieur Kébé soit maintenue en lieu et place du candidat proposé  par le barreau et l’arrivée de Bakary Fofana de la société civile et sa désignation comme candidat de cette société Civile pour la CENI, n’a pas été aussi contestée par complaisance  ou par aveuglement. En fin de compte la CENI a été littéralement phagocytée par Alpha Condé et juridiquement ficelée  pour couronner l’ensemble de ce processus qui permet de dire à Alpha Condé que la CENI a décidé, alors qu’on  sait pertinemment que la CENI c’est lui-même. En deuxième lieu, les délégations spéciales qui constituent  à travers les élus locaux un dispositif essentiel pour l’organisation de toutes élections majeures du pays ont été remplacés pour mettre en place des délégations spéciales en violation flagrante de loi et du code des collectivités. Là aussi il y a eu quelques journées de protestation, par la suite on a laissé  faire et quatre années après on se réveille pour dire que les délégations  spéciales  doivent partir. C’est une forme d’impunité que l’opposition a laissé faire parce que la loi a été piétinée par le pouvoir. Donc c’est pour vous dire que la stratégie mise par Alpha Condé pas à pas, étape par étape, a été plus ou moins validée par les responsables de l’opposition. Donc aujourd’hui la question est tout à fait pertinente, que faut-il faire tout en sachant que Alpha Condé va dire que la loi est de son côté.

Selon vous donc la stratégie adoptée par l’opposition n’a aucune chance de porter fruit ?

Personnellement je ne cesserais jamais de dire qu’il faut s’attaquer à l’essentiel. L’essentiel ce  n’est plus la CENI,  ce ne sont plus les délégations spéciales, mais la gouvernance de Alpha Condé lui -même qui est en jeu  dans le cadre de l’organisation des Institutions en Guinée et de la recherche de stabilité du pays tout entier. Le vrai problème c’est de s’organiser pour demander à la population guinéenne de tout faire pour abréger la gouvernance d’Alpha Condé en le faisant quitter le pouvoir par la rue, parce que c’est la souveraineté du peuple qui est en train d’être violée. Souveraineté du peuple cela veut dire le vote, si le vote est vicié de bout en bout, le peuple a le droit de revendiquer sa souveraineté  et selon notre constitution cette souveraineté peut s’exercer également par des manifestations et c’est tout à fait légitime et démocratique. C’est une obligation civique pour ne pas que le peuple s’enfonce  dans une dictature sans rémission.

Pensez-vous que le scénario Burkinabé est possible en Guinée ?

On n’a pas d’autres alternatives, celles reconnues par le biais des élections ont été complètement biaisées, donc le chemin est fermé de ce côté-là. La seule chose qui reste à part des aventures de tout ordre et qui est d’essence démocratique, c’est que le peuple guinéen revendique sa souveraineté et malheureusement il n’y a en a pas un autre chemin à part celle-là parce que c’est Alpha Condé qui nous oblige à agir de cette façon.

Etes-vous confiant quant à un soutien de la Communauté Internationale dans une telle démarche ?

Que veut dire démocratique, lorsqu’un régime s’impose par la terreur, par l’assassinat, par une mauvaise gouvernance  systématique en tout point de vue tant sur le plan économique que sanitaire, biaise le processus électoral pour s’imposer, le peuple guinéen comme tous les peuples du monde n’a pas de leçon à recevoir de quelqu’un et se trouve dans l’obligation de revendiquer une application entière et pleine de sa souveraineté à travers la contestation du régime en place. C’est une chose reconnue par toutes les chartes et déclarations universelles des Droits de l’Homme. La Guinée est signataire de ses actes et la Communauté Internationale est disposée dans la mesure où le peuple se soulève, revendique sa souveraineté et l’exercice plein et entier de la démocratie, tous les peuples épris de paix et de démocratie ne pourront que s’aligner devant les choix souverains de la République de Guinée.

Pensez-vous que le scénario burkinabé est possible en Guinée dans ce contexte de division ?

Je suis tout à fait d’accord qu’Alpha Condé cultive l’ethnocentrisme pour utiliser les ethnies les unes contre les autres. Aujourd’hui après cinq années d’exercice du pouvoir, les guinéens savent s’il a fait quelque chose pour telle région au détriment d’une autre, ou telle ethnie au détriment d’une autre. Mais il fait tout pour opposer les ethnies les unes aux autres. Une véritable alternative doit  s’esquisser pour sensibiliser l’ensemble des jeunes du pays de toutes confessions  et toutes obédiences politiques de la nécessité de faire émerger un projet national et fédérateur de l’ensemble des revendications des Guinéens qui sont la satisfaction de la demande sociale, c’est – à dire avoir de l’électricité , de l’eau , de l’emploi, le droit à la sécurité, à la santé . Ne plus être obligé de quitter son pays pour aller  mourir dans les abords de Lampedusa, ne pas être emprisonné ou assassiné par des gens qui portent l’uniforme nationale. Tout cela ce sont des revendications qui peuvent unir le peuple de Guinée y compris les militants authentiques du RPG (Rassemblement du Peuple de Guinée, parti au pouvoir, Ndlr) qui se trouvent aujourd’hui profondément trahis. Tout le peuple peut se donner la main par rapport à des revendications d’ordre national pour chasser  Alpha Condé et sa clique, et ensuite mettre une transition qui nous permettra de repartir sur de nouvelles bases en tirant les leçons de notre passé récent.

Pourquoi selon vous l’objectif doit être le départ du Président Alpha Condé ?

L’objectif est de faire partir Alpha Condé pour instaurer une transition qui permettra de remettre la Guinée sur les rails pour un bon déroulement  des processus électoraux, pour permettre au peuple de Guinée en toute confiance, en toute sérénité et sécurité de se choisir  des hommes et ces femmes pour présider aux destinées de la Guinée. C’est la seule alternative réaliste qui pourra sauver la Guinée du chaos.

A vous entendre on a l’impression que vous mettez en doute le dynamisme de cette opposition, est-ce que c’est le cas ?

Bon la population de notre pays juge le bilan, si Alpha Condé a pu mettre quelque chose en place, c’est que l’opposition n’a pas été assez pugnace, elle n’a pas eu la bonne stratégie, malgré en ce qui me concerne  les recommandations que je lui ai dite, les préventions et tout, de ce point de vue elle se trouve complètement coincée et donc le peuple demande une alternative réelle, réaliste et crédible. Ce qui est important ce n’est pas de dire j’avais raison ou pas, lorsqu’on reconnait  avoir fait des erreurs stratégiques, il faut savoir se retourner et reprendre la bonne direction. Cette direction c’est l’unité de  l’ensemble des forces démocratiques  éprises de paix  et de sécurité qui doivent se donner la main. Lorsque je parle de l’ensemble de ces forces je ne mets pas de côté le RPG, dans ce parti que je connais également, il y a des hommes et des femmes de valeurs qui ne se retrouvent pas dans la gouvernance d’Alpha Condé. Ceux-là doivent avoir la force, le courage et la détermination nécessaire pour démarquer le RPG de cette dérive dictatoriale dans laquelle Alpha Condé est en train d’enfoncer toute la Guinée.

Quel devrait être le rôle du Chef de file de l’opposition dans le combat dont vous faites allusion ?

D’abord le contexte actuel devait amener Monsieur Cellou Dalein Diallo, Chef de file de l’opposition et président de l’UFDG à faire appel à l’ensemble des acteurs de la classe politique , aux acteurs de la société civile y compris les responsables syndicaux pour engager un discussion concertée et large  sur comment aborder la nouvelle phase politique guinéenne , en n’excluant aucune hypothèse y compris celle  demandant le départ de Alpha Condé. C’est sur cette base qu’une plate-forme nationale qui ira au-delà  des partis qui ne prendra en compte que l’intérêt national et l’intérêt  de l’instauration d’une véritable démocratie  et d’un processus cohérent en Guinée pourrait engager l’ensemble de la société guinéenne avant qu’il ne soit trop tard. Je ne manquerais pas de répercuter  le même appel aux autres responsables politiques que sont Sydia Touré, Lansana Kouyaté, Faya Millimono, Bah Ibrahima Silah et tant d’autres pour qu’une réelle plate-forme  large qui puisse permettre à une mobilisation nationale de toute la Guinée contre Alpha Condé. C’est la seule alternative qui nous ait offerte, ne pas le faire c’est  le risque de voir dans quelques mois le pays sombrer  dans un chaos indescriptible comme la Côte-d’Ivoire il y a quelques années ou la Centre-Afrique. Donc nous souhaitons que la Guinée évite ses tragédies avant  qu’il ne soit trop tard.

Vous suggérez donc l’organisation des états généraux de l’opposition elle-même ?

Bien entendu  au-delà de l’opposition elle-même, vous voyez aujourd’hui ce n’est plus une question de l’opposition, c’est une question nationale  il s’agit de la survie de la Guinée  en tant qu’Etat et d’une Nation qui se pose. Il faut avoir une vision plus large pour mobiliser l’ensemble  des citoyens du pays contre une gouvernance qui est dangereuse aussi bien pour ceux qui sont dans l’opposition que ceux de la mouvance présidentielle. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas bon pour le pays et risque de couter beaucoup plus cher dans le futur à ceux qui soutiennent le régime actuel, parce que toute la Guinée les considérera comme  étant responsables de la destruction nationale. Il est temps qu’ils réagissent à la juste mesure  pour arrêter cela. Et cet appel prend en compte aussi tous ceux qui sont dans le domaine de la sécurité, parce qu’ils sont aussi des citoyens à part entière. Ils ont le droit de dire ce qu’ils pensent de l’avenir de leur pays.

 

Interview réalisée par SOUARE Mamadou Hassimiou

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 655 31 11 11

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