Bah Oury : « L’exil m’a permis de me forger une nouvelle vision et je ne suis plus guidé par des préjugés »

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Dans une interview à bâtons rompus qu’il a bien voulue accorder à votre quotidien Guinéenews, le premier  Vice-président du principal parti de l’opposition, Bah Oury s’est prononcé sur des sujets brûlants se rapportant aussi bien à la situation politique qui prévaut au sein de sa formation politique qu’à la vie de la nation.  

De la récente décision de la justice invalidant son exclusion de l’UFDG aux sorts de ses co-accusés condamnés dans le dossier de l’attaque de la résidence privée du chef de l’Etat en passant par la gouvernance de celui-ci, Amadou Oury Bah, Bah Oury pour les intimes, aborde toutes ces questions dans cette entrevue exclusive qui a été réalisée ce week-end dans les locaux de la Rédaction de Guinéenews et dont nous livrons ici la première partie. Lisez !  

 

Guinéenews : la justice vient d’invalider la décision de la direction de l’UFDG qui vous excluait de ses rangs.  A présent que comptez-vous faire concrètement pour faire valoir votre légitimité juridique au sein de l’UFDG où vous êtes toujours contesté ?

 

Bah Oury : d’abord je ne suis pas en conflit avec l’UFDG. J’étais en conflit avec une partie de la direction qui a utilisé des méthodes peu démocratiques et qui a violé les statuts pour exclure Bah Oury, il y a un an. Le Tribunal de Dixinn a estimé que cette décision d’exclusion n’est pas en conformité avec les textes et les statuts de l’UFDG. C’est la raison pour laquelle, cette décision a été invalidée. Donc de ce point de vue, les choses rentrent dans l’ordre. Je ne suis pas dans une posture qui consiste à prendre une revanche vis-à-vis de qui que ce soit. Je suis pour le respect scrupuleux des règles statutaires et démocratiques pour permettre à l’UFDG de reprendre une orientation conforme à ses valeurs et à ses idéaux.

 

Guinéenews : quelle différence y-a-t-il entre Bah Oury 1 qui critiquait toujours et sévèrement le régime d’Alpha Condé par rapport à sa mauvaise gouvernance et sa violation des droits de l’homme et Bah Oury 2 qui, depuis qu’il a été gracié par le chef de l’Etat est devenu muet sur ces questions qui, pourtant, persistent toujours en Guinée?

 

Bah Oury : à chaque étape, il y a une meilleure compréhension de la réalité. Il y a quelques années, j’étais ici, actif, je me suis battu corps et âme pour que Cellou Dalein devient le président de la République pour de multiples raisons pour lesquelles je ne rentrerais pas dans les détails. Ça n’a pas été le cas. J’étais en exil avec ma fille pendant quatre années et demi. De ce point de vue, c’est une autre expérience douloureuse et difficile. J’ai beaucoup appris. J’ai appris à mieux connaitre l’être humain dans sa globalité. Cela m’a permis aussi de mieux appréhender les comportements de nos compatriotes quelles que soient leurs ethnies et leurs sensibilités politiques. Cela m’a permis de me forger une nouvelle vision d’être beaucoup plus ouvert à la réalité et je ne suis plus guidé par des préjugés. La réalité vous apprend, il vous force à changer d’attitudes. Donc, je suis revenu, j’ai été ‘’exclu’’  par des gens que j’avais accueillis en 2007 au niveau de l’UFDG. J’ai été victime d’une tentative d’assassinat et on m’a accusé d’être l’auteur de l’assistanat du journaliste Mohamed Koula Diallo. La justice est en train d’étudier le dossier et il va avancer dans les meilleurs délais. Le président Alpha Condé avec qui j’étais en opposition durant le premier mandat alors qu’auparavant pendant plus de 20 ans, nous avions plus ou moins les mêmes itinéraires politiques dans l’opposition contre la gouvernance PUP. Et étudiant en France, nous avons été dans les sillages du mouvement estudiantin dans la Fédération des Etudiants de l’Afrique Noire Francophone. Donc, vous voyez il y avait beaucoup de proximités sur le plan idéologique et l’itinéraire avec monsieur Alpha Condé. La période du premier mandat a rendu les relations crispées, à la fin du premier mandat, il a fait des ouvertures qui vont dans le sens de l’intérêt national de mon pays. J’ai répondu favorablement, pas en disant que je suis dans la même orientation politique que lui, mais à ma place, du fait de l’expérience accumulée, je considère qu’aujourd’hui en Afrique, on se trompe des fois de cible. Il y a deux pouvoirs qui gouvernent, il y a le pouvoir officiel qui a la réalité de la responsabilité gouvernementale et maintenant, il y a les contre-pouvoirs.  Ces contre-pouvoirs sont très importants. Si les contre-pouvoirs sont peu efficaces, il va de soit que le pouvoir peut dériver en allant dans les directions qui ne sont pas en conformité avec l’intérêt du pays. Un contre-pouvoir efficace peut amener le pouvoir à changer d’orientation et j’estime que dans la phase actuelle, ma place et mon rôle, c’est de préparer à faire émerger un véritable contre-pouvoir efficace et respectueux des principes républicains démocratiques. Je pense que ce point de vue, le président de la République Alpha Condé et Bah Oury comme leader d’une opposition constructive, d’une manière ou d’une autre, chacun contribue à la stabilité et à la décrispation du pays. Je vous rappelle que Nelson Mandela n’aurait pas pu  vaincre le système d’apartheid s’il n’avait pas à côté un Frederik de Klerk. La vie de ce monde est d’avoir une écoute intelligente et de mettre en avant les objectifs essentiels. C’est-à-dire l’intérêt de son pays. C’est à partir de là, il est possible d’avoir une autre attitude que j’allais dire subjective qui dit que si ce n’est pas moi le président de la République, quiconque l’est, je ne souhaite pas qu’il réussisse ou je ne vais jamais dire du bien de ce qu’il fait. Non, il faut qu’on change, nous sommes des responsables. Seul Dieu sait qui sera le président de la République demain. Dans le contexte actuel, monsieur Alpha Condé est le président de la République. Je souhaite qu’il réussisse dans les grandes actions qui vont dans l’intérêt du pays sinon demain, ceux qui vont lui succéder, auront toute la charge et toutes les peines à faire ce que les anciennes générations ou les anciens gouvernants n’ont pas pu faire. Et aujourd’hui, lorsqu’on regarde notre pays, il y a 15 ans ou 20 ans, si on avait réglé la question énergétique, on n’en serait pas à la situation actuelle. Si non avait réussi dans une large mesure à décrisper les relations entre tous les Guinéens, on serait beaucoup plus avancer. Donc, la démarche est logique, elle est cohérente et je veux aller dans le sens d’une démarche constructive pour que mon pays soit dans les prochaines années un grand pays et soit dans les girons des  pays  qui comptent et qui montent dont les citoyens seront fiers.

 

Guinéenews : vous aviez été condamné par contumace ainsi que d’autres personnes accusées dans l’attaque du domicile privé du Président Condé. Entre temps, vous avez été gracié mais vos co-accusés continuent de croupir en prison. Quelles démarches avez-vous fait en vue d’obtenir leur libération quand on sait que certains parmi eux sont aujourd’hui malades ?

 

Bah Oury : c’est une question importante et pertinente mais, je préfère que nous en reparlions lorsqu’il y aura un résultat de ce qui est en train d’être fait dans les coulisses. Je sais qu’il y a des hommes et de femmes qui s’activent pour que les choses puissent avancer le plus rapidement possible. Je sais que le président de la République est aussi très intéressé pour voir cette  situation se dénouer le plus vite possible. Il y a des procédures, il y a un certain nombre de facteurs qu’il faut tenir en compte mais, je sais que de part et d’autre, qu’il y a un processus assez intéressant qui est en cours. Donc attendons, ne soyons pas pressés, la question, je l’espère bien, trouvera une solution la plus adaptée qui sera conforme à l’intérêt du pays, à l’intérêt national et à l’intérêt des hommes et des femmes qui sont embastillés aujourd’hui. Ne pensez pas que je ne suis pas intéressé et ni préoccupé  par le manque de liberté de ces personnes qui sont en train de souffrir.

 

Guinéenews : quelle lecture faites-vous concrètement de la gouvernance actuelle du président Alpha Condé ?

Bah Oury : comme je vous l’ai dit, nous sommes dans une situation globale. Dans une large mesure, les politiques avaient privilégié l’accession au pouvoir. Pour accéder au pouvoir, il y a des techniques et des méthodes mais, l’accession seulement ne suffit pas. Il faut également se préoccuper des grands sujets du pays, des grands problèmes et comprendre le mécanisme qui préside au fonctionnement de la société guinéenne. Il ne faut pas croire qu’il suffit de s’asseoir dans un fauteuil ministériel ou présidentiel et comme un coup de baguette magique,  pour faire changer les choses. L’Etat guinéen est dans une crise structurelle profonde depuis près de 30 ans. L’Etat tel qu’il a toujours fonctionné, est en décalage avec les attentes et les intérêts fondamentaux des populations guinéennes. Vous avez un Etat qui est marqué par des réseaux clientélistes. Ce que les sociologues appellent un Etat néo-patrimonial qui est dans une logique de prédation, de la mal gouvernance  systématique pour alimenter les réseaux qui n’ont rien à avoir avec l’attente de la grande majorité de la population guinéenne. C’est cet Etat qui est en crise, qui ne peut pas prendre des mesures idoines pour réformer en profondeur l’Education nationale, qui ne peut pas faire en sorte que les besoins sociaux les plus élémentaires puissent être la préoccupation essentielle. Ce n’est pas seulement la Guinée qui est dans cette situation, beaucoup d’Etats africains sont dans les situations de crise structurelle de l’Etat néo-patrimonial et nous sommes dans cette vague. Le cycle politique qui se termine aujourd’hui dans cette période historique qui ferme une longue période qui date de l’indépendance jusqu’à maintenant, est en train d’être dépassée par une nouvelle offre politique, avec une autre génération politique. Des jeunes gens connectés au monde qui pensent d’abord avec les problèmes et des solutions que d’autres ont expérimentés ailleurs. C’est ce clivage, cette confrontation qui fait qu’aujourd’hui, il y a des pertes de repère. Les gens ne se retrouvent pas mais, je suis persuadé et convaincu qu’un autre cycle politique est en train d’émerger. Un cycle de responsabilité, d’engagement pour l’intérêt des populations avec des compatriotes mieux informés, plus responsables que leurs aînés et qui vont régler les grands problèmes que ce soit l’ethnocentrisme, la mal gouvernance, l’émergence d’un Etat mieux structuré, organisé et plus attentif à l’intérêt de la population. Nous sommes dans une autre période historique qui est en train de progressivement émerger et vous vous rendrez compte que la Guinée, de ce point de vue, est en train de bouger. Bien entendu lorsqu’il y a un cycle qui se ferme et un autre cycle qui démarre, il y a une période assez difficile et nous sommes dans cette vague. Mais je suis persuadé que nous sommes dans une dynamique historique et positive aussi bien que pour la Guinée que pour le continent africain. J’aimerais que mon pays soit la référence dans quelques années, que les autres viennent s’enquérir de l’expérience guinéenne pour dire qu’il faut qu’on aille apprendre chez les Guinéens, savoir comment ils ont fait pour sortir leur pays de la mal gouvernance, comment ils ont réussi à se stabiliser, à éteindre les clivages ethnocentriques ou construire un autre modèle politique auquel les Etats africains vont s’accrocher.

 

Guinéenews : êtes-vous favorable ou pas à un éventuel troisième mandat pour Alpha Condé ?

 

Bah Oury : la Constitution guinéenne est, de ce point de vue, catégorique. Il ne peut pas y avoir plus de deux mandats. J’estime que ceux ou celles qui sont en train de faire de manière insidieuse des campagnes pour un troisième mandat, ils ne font que répéter ce que d’autres ou ce sont les mêmes qui avaient fait des campagnes du genre ‘’Koudéï, Koudéï, Koudéï…’’ (mandat à vie, NDLR). Et le ‘’Koudéïsme’’ du PUP a déstructuré en profondeur l’Etat guinéen. La première étape historique du gouvernement du général Lansana Conté, c’est-à-dire, en 1986 parce que c’est là, le début des réformes économiques et politiques et de 1997, on peut dire que c’était une période vertueuse où il y a des avancées démocratiques, économiques dans un contexte malheureusement sous-régional en crise avec les guerres civiles du Libéria, de la Sierra Leone et par la suite de la Côte d’Ivoire. Cela a impacté l’évolution démocratique de la Guinée. Par la suite, avec l’expérience du ‘’Koudéïsme’’, on est revenu en arrière, on a fermé cette parenthèse vertueuse et cela à plomber le développement économique de la Guinée. Ceux qui ont chanté le ‘’Koudéïsme’’, ont une large responsabilité du retard tant institutionnel qu’économique et social que connait le pays aujourd’hui. Il y a certains, peut-être des nostalgiques qui veulent encore induire le  président Alpha Condé dans cette dynamique. Mais, je sais que le Président Alpha Condé est un grand dirigeant sur le plan international et sur le plan national, il fait partie dans les périodes historiques, des générations de leaders et je suis sûr qu’il sera dans la trajectoire des grands leaders qui ont laissé des traces positives pour leur pays dans un contexte bien entendu où il y a beaucoup de difficultés avec un pays malade, une société bloquée. Je pense qu’il pourra faire les tâches historiques qui sont de son ressort pour transmettre le flambeau à d’autres générations qui vont aller plus loin. Et c’est ça l’intérêt d’être dans l’histoire.

 

Guinéenews : que pensez-vous de la mise en place d’un front anti troisième  pour le président  Alpha Condé?

 

Bah Oury : je pense que c’est absurde. Cela n’a pas de sens. La Constitution est claire. Pourquoi faire un front contre… et est-ce que le président Alpha Condé a dit qu’il est pour un troisième mandat ? Il ne l’a jamais dit. Ceux qui font ces campagnes sont en train insidieusement de mettre dans la tête des citoyens qu’un troisième mandat est possible. Ils sont en train de désorienter l’attention majeure de nos compatriotes des choses essentielles. Soit on s’intéresse beaucoup plus à des questions de politiques politiciennes alors qu’on devrait s’intéresser à ce qui doit aller dans le sens du développement et de l’implication du plus grand nombre pour que les choses changent, pour que la pauvreté recule, pour que les enfants soient mieux instruits, que l’éducation soit mieux réorientée… Ce sont ces questions qui sont pertinentes mais créer des faux buzz pour faire du tintamarre  et désorienter aussi bien les Guinéens que les investisseurs qui vont se dire qu’on a pas de lisibilité politique… Je pense que c’est un piège et qu’il est bon, de part et d’autre, que les esprits les plus éclairés aussi bien de la mouvance que l’opposition mettent de l’ordre pour que ce tintamarre ne nous désoriente pas et que l’on s’attèle à ce qui peut permettre aux investisseurs étrangers, à la communauté internationale de se rendre compte qu’en Guinée, il y a du sérieux et qu’ils sont pour une stabilité constitutionnelle et pour que les choses partent de l’avant avec responsabilité et rigueur. C’est ce qui va aider la Guinée et non ce tintamarre médiatico-politicien, 3ème mandat par-ci, remaniement gouvernemental par-là, on fait trop de place à des choses qui ne méritent pas d’être échangés même dans le cadre d’une conversation privée.

 

 

A suivre…

 

Une interview réalisée par Sékou Sanoh en collaboration avec Mame Diallo pour Guinéenews

 

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