LES VIOLENCES POLITIQUES SOURCES D’INSTABILITE EN GUINEE

 

 

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Les manifestations « politiques » ces dernières années ont toujours le même rituel . D’abord il s’agit de l’expression de revendications liées au processus électoral à l’approche des scrutins par le biais de communiqués laconiques de la part du club de « l’opposition républicaine ». Ensuite de la même manière des manifestations de rue sont décrétées qui génèrent des violences avec son lot de morts, de blessés et de destruction des biens. Enfin des retrouvailles sont clamées entre mouvance présidentielle – opposition républicaine pour signer des « accords politiques » au nom de compromis pour dit-on « maintenir la paix car celle-ci n’a pas de prix ! ». Une commission tripartite présidée par le Ministre de l’Administration du Territoire regroupe les délégués des deux bords politiques est chargée du suivi de l’application de ces accords. Dés lors un cycle incessant de crises est entretenu au détriment d’une réelle promotion des facteurs de stabilité et d’approfondissement conséquent des pratiques démocratiques dans le pays.

 

Les motivations réelles de « ces crises » sont prosaïques et cyniques à la fois. Au cours de ces années ,une logique de kidnapping et de prise en otages des institutions s’est développée. En effet, les acteurs de cette tragi-comédie politique se connaissent depuis très longtemps ,ils ont par le passé gouverné ensemble , et ont tissé des réseaux de complicités occultes par delà leurs positionnements actuels dans l’échiquier politique. En plus, les « accords politiques » sont des arrangements pour conforter les intérêts particuliers de tel ou tel responsable politique en foulant au pied les principes et les lois de la république. Leur stratégie est simple . La communauté peule et plus précisément l’axe Hamdallaye – Bambeto- cosa- wanidara –cimenterie sont ainsi instrumentalisées malgré elles pour devenir des « variables d’ajustement » pour effrayer et faire pression sur le Chef de l’Exécutif pour le contraindre de « négocier » et conforter une sorte d’impunité à quelques personnes qui se réfugient derrière un « bouclier ethnique ».

 

Les victimes de cette démarche cynique sont les habitants de l’axe , qui vivent dans une forme d’insécurité chronique pour leurs familles et pour leurs biens. Plusieurs dizaines de jeunes gens sont tombés depuis 2011 , sans pour autant que la puissance publique mettent tous les moyens judiciaires et sécuritaires pour neutraliser les commanditaires de ces séries de violence . Ce sont les petits gars issus des quartiers défavorisés de la haute banlieue qui « trinquent » à la place des commanditaires de cette chienlit qui tirent des avantages juteux du maintien de ce statu-quo le long de l’axe.

 

Au fil des années , la lassitude et une prise de conscience collective au niveau de la frange la plus nombreuse des jeunes sont apparues pour rejeter ces manifestations de rue. C’est l’une des raisons qui expliquent une radicalisation progressive de ces îlots minoritaires qui peinent à recruter et qui sombrent dans la délinquance et le mercenariat. Les commanditaires sous couvert de structures politiques entretiennent par l’argent ces milices en constitution au vu et au su des autorités publiques. La manifestation est alors devenue le prétexte pour créer le maximum de nuisance aux populations pour faire croire et voir « un soutien massif à leur action ». De manière cynique , une manifestation paisible et sans incident ne fait nullement leurs affaires . Autant il y a des morts et de destruction , autant en secret ils savourent le succès de leurs opérations.

 

Aujourd’hui cette stratégie abhorrée par l’écrasante majorité des populations riveraines de l’axe est en voie de prendre une tournure susceptible de porter atteinte à la cohésion nationale, à la stabilité de la Guinée et à la sécurité sous régionale. L’exacerbation par le biais des réseaux sociaux de la culture de la haine, de la violence et des appels aux meurtres ne doivent pas être banalisée. Là aussi la communauté peule est utilisée par ces apprentis sorciers comme un instrument pour des buts dont celle-ci sera immanquablement une nouvelle fois la victime privilégiée.

 

Les forces de défense et de sécurité doivent assurer à tous sans exception la protection. Ceci est indispensable pour créer la confiance entre les citoyens et les institutions chargées de la sécurité nationale (police, gendarmerie, armées). Celles-ci issues du peuple guinéen doivent assumer pleinement et totalement leur mission régalienne pour protéger tout le monde en débusquant en son sein des éléments mal intentionnés qui ternissent l’uniforme qu’ils portent.

 

Le péril qui nous guette est grand . L’appel aux peuls d’Afrique de l’ouest de se soulever, du djihadiste malien Amadou Kouffa, n’est pas fortuit. Entouré d’Iyad Ag Ghali chef de mouvement affilié à Al-Qaïda et de l’algérien Yahia Abou Hammam émir d’Aqmi, Amadou Kouffa tente d’élargir son influence pour exploiter des frustrations réelles des communautés peules de plusieurs pays ouest-africains. Ici en Guinée, mieux vaut prévenir que guérir . A cet effet toutes les autorités morales du pays et plus précisément celles de la communauté peule sont interpellées pour agir avec courage, détermination et sans complaisance pour refuser que leur communauté soit utilisée comme un instrument d’ « ajustements stratégiques » dans des conflits où nous aurons tout à perdre et rien n’y à gagner. Ceci commence ici et maintenant en mettant un terme aux dérives politiciennes qui tentent de survivre en exacerbant des présupposés clivages ethniques en Guinée. Une attitude passive, complaisante, partiale et tournée vers la satisfaction d’intérêts claniques ne fera que du mal à la Guinée entière et à la sous-région. Le temps du courage et de la vérité est arrivé !

Marches de Dalein & Cie, assassinats, crises à l’éducation, au Port, à la Cour Constitutionnelle, Bah Oury se lâche (Partie II)

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Dans cette deuxième partie de l’interview qu’il a accordée à Guinéenews, le Vice-président exclu de l’UFDG revient sur les marches de l’opposition républicaine et leurs conséquences.  L’ex-ministre Bah Oury s’est aussi prononcé sur l’attaque contre le véhicule du chef de file de l’opposition. Enfin, il a évoqué avec nous les crises qui ont secoué le port autonome et la cour constitutionnelle. Lisez !

Guinéenews : suite aux marches organisées par l’opposition républicaine, il y a eu de nombreux cas de morts et de nombreux dégâts matériels. La voiture du chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo a essuyé des tirs à « balles réelles ». Votre réaction par rapport à tous incidents?

Bah Oury : ce qui est le plus important, c’est le cas des morts. Des jeunes gens qui tombent.  Depuis, plus de trois ans, je dis et je répète, que la stabilité du pays, est une valeur importante qu’aucun responsable politique ne doit mettre en péril. D’où la nécessité d’une profonde décrispation entre tous les acteurs qu’ils soient politiques ou sociaux parce que sans la stabilité, on ne pourra rien construire et la pauvreté va s’amplifier et l’image de notre pays  sera détériorée tant à l’interne que sur le plan international. Nos jeunes seront désespérés puisqu’ils vont se sentir sans espoir. Cela ne fera que renforcer le climat délétère  dans lequel nous baignons aujourd’hui.

Maintenant, par rapport aux marches et aux tueries, j’ai rencontré récemment le général Ibrahima Baldé. A ma demande, je l’ai trouvé au Haut Commandement de la Gendarmerie nationale pour lui dire en substance ceci : « nous nous efforçons de faire en sorte qu’il y ait un climat de paix et de sérénité sans violences notamment dans certaines parties dites chaudes de la capitale. Nous ne pouvons pas par conséquent admettre que des éléments de forces de l’ordre utilisent des armes à feu contre les paisibles citoyens et certains d’entre eux font comme si ils allaient à la chasse  au pigeon. Ceci n’est pas acceptable et s’il y a des infiltrés, s’il y a des indisciplinés, s’il y a des acteurs qui cherchent à faire  en sorte que la violence soit la donnée la plus courante dans notre pays, les forces de l’ordre et de sécurité, dans leur mission   républicaine, doivent assurer la sécurité de tous  sans exclusive sans discrimination.»

De ce point de vue, c’est le langage que j’ai tenu au général Ibrahima Baldé en lui demandant de par sa position et ses responsabilités de tout mettre en œuvre pour que tous les citoyens guinéens, que ce soit à Conakry ou à l’intérieur du pays, puissent être rassurés et que les hommes en uniforme sont là pour défendre les valeurs de la République et assurer la sécurité de tous les Guinéens. Et ensuite, s’il y a des éléments extrêmes qui veulent aller au-delà, il est du ressort de l’institution « gendarmerie et police »  de savoir qui ils sont, de les identifier ,d’enquêter pour déterminer  pour quels intérêts agissent-ils, pour enfin démanteler ces réseaux  qui mettent la sécurité de nos concitoyens en danger.C’est un enjeu  de paix civile et de sécurité nationale.

Sur le plan civil, la justice doit mettre tout en œuvre pour qu’il n’y ait aucune sorte d’impunité dans le cadre de la sanction et de situer les responsabilités envers tous ceux qui utilisent les manifestations dites pacifiques pour créer le désordre à des fins occultes inavoués.

Maintenant, concernant le véhicule du chef de file de l’opposition, il y a une information judiciaire qui est ouverte par le procureur général de la Cour d’Appel de Conakry. D’après mes informations, la police nationale aidée par la police scientifique des Nations Unies sont en train de mener les enquêtes. J’attends d’avoir le rapport de ces enquêtes pour me prononcer par rapport à votre question.

Guinéenews : vous êtes « Vice-président » de l’UFDG et vous dirigez un mouvement ‘’le Renouveau’’. Quelle différence y a-t-il entre les deux ?

Bah Oury : vous savez déjà, j’ai un contentieux judiciaire avec le groupe qui est dirigé par le président de l’UFDG actuel (Cellou Dalein Diallo, ndlr) qui avait décidé le 4 février 2016 d’exclure Bah Oury de la formation politique dont il est le fondateur. J’ai porté plainte. Au mois de mars 2017, les tribunaux en première instance m’ont donné raison en considérant que la décision du président de l’UFDG d’exclure Bah Oury est nulle et de nul effet car ne reposant   ni aux statuts,  ni au règlement intérieur, ni aux principes qui dirigent l’UFDG.

A la suite de cela, ils ont interjeté appel auprès de la Cour d’Appel de Conakry. Mais depuis bientôt dix-neuf mois, la Cour d’appel tarde à statuer sur une décision qui n’est pas du tout compliquée. Des moyens dilatoires pour retarder la  décision de la Cour d’Appel sont utilisés par des personnes intéressées et qui  qui en ont fait leur spécialité. Mais j’espère que la Cour d’Appel de Conakry devra se prononcer d’ici la fin de l’année. Sinon j’irai porter plainte au niveau des hautes juridictions sous-régionales comme la Cour de justice de la CEDEAO par rapport à la non-application d’une décision judiciaire et d’une lenteur exagérée  de l’institution judiciaire . Il est évident que cette situation nuit à mes intérêts de justifiables.

Maintenant, nous sommes le ‘’Renouveau’’. Pour les élections communales, nous avons présenté des listes, au nom de notre mouvement qui n’est pas un parti politique. Dans le cadre de l’élection communale, sur les listes indépendantes  nous avons pu être présents.   En ce qui concerne mon statut actuel, je suis le premier vice-président de l’UFDG  conformément au congrès de juillet 2015 qui stipule que Bah Oury est élu  » premier vice-président de l’UFDG qui remplace le président en cas d’empêchement ou absence ». C’est une résolution expresse du congrès que l’UFDG a organisé en 2015. Donc, ceux qui veulent raconter autre chose, laissons les libres de dire ce qu’ils veulent.

Guinéenews : l’éducation guinéenne est secouée par un mouvement de grève qui est dirigé par Aboubacar Soumah. Qu’en dites-vous?

Bah Oury : comme je vous l’ai dit, j’ai rencontré le Premier ministre pour évoquer l’évolution de la situation sociopolitique du pays pour lui demander de mettre tout en œuvre pour que sur le plan social, une dynamique de concertation qui permettra de faire prévaloir une pédagogie active en lieu et place d’attitudes qui ne peuvent que conforter les frustrations et les tiraillements soit de mise. Je souhaite que le Premier ministre, M. Kassory Fofana, qui nous avait reçus, accède à cette demande qui va dans le sens de l’intérêt collectif et d’une sortie de crise salutaire en ce qui concerne le secteur de l’éducation nationale.

Nous avons également rendu visite au Secrétaire général du SLECG, M. Aboubacar Soumah entouré de toute son équipe à leur siège pour leur demander de faire prévaloir l’indispensable nécessité du dialogue et de la concertation pour que cette crise trouve un terme le plus rapidement possible pour l’intérêt des enfants et de la Guinée et de l’école de manière générale. Je suis persuadé que des réformes en profondeur devront être engagées dans les court et moyen termes pour répondre et régler les déficits structurels dont l’école est victime. Mais ceci nécessitera des efforts, des capacités budgétaires importantes et une visibilité pour que les choses puissent se faire dans l’intérêt de tous. Car en définitive nous avons tous à coeur de construire une école qui permettra pour les décennies à venir  d’avoir l’émergence d’une génération de Guinéens, employables et ouverts aux réalités technico-scientifiques du monde. (…)

Guinéenews : récemment, il y a eu la cession du Port autonome à Albayrak, une société turque ainsi que le changement de président  à la tête de la Cour Constitutionnelle. Quel enseignement tirez-vous de toutes ces crises et de la gouvernance actuelle?

Bah Oury : par rapport à la question du port autonome de Conakry, je le dis et je le répète, je m’abstiens de me prononcer sur ce  dossier complexe sur lequel je ne dispose d’aucune information. Pour ne pas dévaluer ma parole et raconter des choses qui ne correspondent pas à la réalité ,je préfère m’abstenir de commenter. La gouvernance du Port est un sujet complexe que des personnes  plus expertes que moi pourront évoquer avec plus d’objectivité. En effet,  Je n’ai pas eu les accords, je ne suis pas un spécialiste des questions portuaires mais, je sais simplement que le port de Conakry pour améliorer sa compétitivité et sa productivité, a besoin de manière indispensable d’investissements et une qualité de gouvernance pour asseoir les bases pour que le port de Conakry puisse rivaliser avec le même niveau de technicité et d’efficacité avec celui de Dakar ou  d’Abidjan. (…)

Par rapport à la Cour constitutionnelle, c’est une question interne de gouvernance interne entre des personnes qui, à mon point de vue, aussi bien le président déchu que les autres conseillers, chacun à sa place, a commis des faits qui ont terni l’image de notre Cour constitutionnelle.

Interview réalisée par Amadou Kendessa Diallo pour Guineenews.org

LA MONTEE DU REPLI IDENTITAIRE EN GUINEE

Conférence organisée par l’association AGIR pour le développement

Conakry le 10 novembre 2018

 

La montée du repli identitaire en République de Guinée, ses origines, ses manifestations et les conséquences. Les solutions globales et durables pour y remédier

 

 

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Communication de BAH Oury

 

Francis Fukuyama, l’auteur de « la fin de l’histoire » avait été peu prudent lorsqu’il a publié son livre à la fin des années 80 au lendemain de la chute du mur de Berlin en novembre 1989. En effet la fin de la division bipolaire du monde entre l’Est et l’Ouest (camp capitaliste occidental et camp socialiste), héritage de la seconde guerre mondiale n’a pas signifié une hégémonie de l’ouest sur le monde et non plus la diminution du nombre des conflits. Nous avons assisté depuis lors à une montée en puissance d’un nouveau type de conflits à caractère idéologique de nature religieuse (propagation des courants fondamentalistes notamment au sein de la Oumma islamique et des courants évangélistes conservateurs dans le monde chrétien). En même temps, les sentiments souverainistes, populistes et ultra-nationalistes d’extrême droite se propagent dans les pays développés. A cet égard les manifestations de ces crispations identitaires sont le racisme, la xénophobie et le rejet des diversités et des minorités ethniques, religieuses ou issues des récentes migrations. La pensée décomplexée, anti-immigrée, anti- musulman, anti –étranger, anti –minorité et outrancièrement conservatrice est une donnée importante de l’évolution des sociétés contemporaines. La guerre des Balkans consécutive à l’éclatement de la Fédération de la Yougoslavie, le génocide des tutsis de la région des Grands-Lacs, les guerres civiles du Libéria et de la Sierra-Léone où notre pays a payé un lourd tribut, l’ivoirité qui plongea la Côte-d’Ivoire voisine dans le désastre , les conflits au Sud- soudan et en RCA sont peu ou prou les expressions tragiques et violentes d’une même réalité qui se décline différemment suivant les spécificités nationales.

 

 

QUANT EST-IL DE LA GUINEE ?

  

Terre de rencontres et berceau d’empires ouest-africains

Des chaînes de montagnes ceinturant un vaste plateau au Fouta , bordée également au sud par un relief accidenté où culmine le mont-Nimba , une bande côtière où serpentent plusieurs cours d’eau, une savane luxuriante au centre et au nord-est et enfin une région forestière boisée au sud du pays donnent une configuration exceptionnelle au territoire guinéen. Les fleuves qui irriguent l’ouest-africain comme le Niger, la Gambie, le Sénégal prennent leur source dans ce pays ce qui lui confère sa seconde exception. Il n’est pas étonnant qu’avec la conjonction de ces facteurs géographiques favorables , le territoire guinéen est devenu au cours de plusieurs siècles, une terre de rencontres et de refuges pour des populations persécutés ou à la recherche de verdoyantes pâturages. C’est dans cet espace que naquirent l’empire mandingue de Soundjata Keïta au XIIIème siècle, le royaume peul de Koly Tenguéla au XVIème siècle, le royaume du Gabou, le royaume théocratique du Fouta Djalon, l’empire wassoulou de Samory Touré et l’empire toucouleur d’El hadj Oumar Tall. Toutes ses constructions étatiques sans aucune exception rayonnèrent au-delà des frontières actuelles de la Guinée. Ceci indique que toutes les communautés humaines peuplant la Guinée ont été à un moment donné de leur histoire administrées et assujetties à une même tutelle politique bien avant la période coloniale. A titre d’illustration les sofas des almamy du Fouta étaient composés par autant de peuls que de malinkés et d’un des diwal (Fodé Hadji) était dédié aux non-peuls. Les relations culturelles et les échanges commerciaux étaient d’une intense activité. Ainsi Timbo accueillait des princes et des sujets de régions de Forécariah, de Kankan et de la Sierra-Léone pour étudier le coran. Une coopération transversale et une interpénétration caractérisaient cette forme du « vivre ensemble ». Le cousinage de plaisanterie plus connu sous le nom de « sanakuya » est jusqu’à présent un trait marquant de la volonté de rapprochement et d’intégration entre toutes les populations guinéennes. Ainsi bien avant la période coloniale les communautés avaient édicté des règles pour favoriser la coexistence et la coopération pacifique entre tous.

 

L’émergence du communautarisme dans l’espace politique

L’organisation administrative coloniale en Guinée s’est évertuée pour consolider son emprise sur le territoire à substituer une « chefferie administrative » qui lui était inféodée. Cette institution auxiliaire du pouvoir colonial métropolitain avait deux rôles :

Prélèvement de l’impôt de capitation et des taxes annexes sur lesquels une ristourne leur est consentie et fournir les prestataires corvéables pour les diverses besognes de l’administration. Cette chefferie s’était substituée aux anciennes formes de représentations traditionnelles. Très tôt dans ce territoire colonisé, les populations se sont trouvées privées d’authentiques représentants chargés de les protéger face aux abus et aux exactions des autorités coloniales. C’est ainsi, que les paiements des impôts en nature, les travaux forcés, la collecte de la sève d’hévéa pour obtenir le caoutchouc transformèrent les couches paysannes en populations taillables et corvéables de manière sévères. C’est dans ce contexte que les réformes de la politique coloniale dans le sillage de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire de Léon Blum en France en 1936, bouleversèrent le paysage politique local. En effet en promouvant une représentation progressive aux instances de délibération et de décision des populations colonisées, de nouvelles formes d’organisations émergèrent pour combler le vide qui prévalait. Dans ce cadre les syndicats furent les premiers instruments de la lutte pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs, les cellules communistes du PCF (Parti communiste Français) et des cadres expatriés de la CGT (Confédération Général des Travailleurs) impulsèrent accompagnèrent la création des syndicats. D’un autre côté des associations de ressortissants des régions ou des ethnies furent irruption sur la scène nationale. C’est ainsi, pour la première élection de la première constituante, les chefs du Fouta se réunirent à Pita le 14 sept 1945 pour y investir le candidat de leur choix, l’instituteur Diallo Yacine. Il sera rejoint par Mamba Sano (kissien) en 1946 au palais Bourbon (Assemblée Nationale). A l’époque la base de la vie politique était constituée par les associations ethniques. Les principales étaient : l’amicale Gilbert Vieillard (majoritairement peuls), Union du Mandé, Union Forestière, Union Insulaire (originaires des îles de Los), Comité de la Basse-Guinée. Bâties de manière pyramidale, chacune d’elles regroupait les « associations des originaires » de divers cercles et servaient de société d’entraide mutuelle et de porte parole des intérêts locaux. Les rivalités ethniques sous-jacentes à des rivalités de personnes étaient les marqueurs de ces structures beaucoup plus que les orientations politiques ou idéologiques. Ces associations étaient en réalité des comités de notables et n’intégraient pas réellement les représentations populaires. Répondant à l’appel au rassemblement de toutes organisations de l’AOF, les représentants des groupements ethniques participèrent au congrès constitutif du Rassemblement Démocratique Africain à Bamako en octobre 1946. La section guinéenne du RDA fut créée en mai 1947 à l’occasion de la tournée en Guinée de son secrétaire général Gabriel D’Arbousier. En 1954, l’Union Mandé parraina M. Barry Diawadou pour sa candidature aux élections législatives partielles pour succéder à feu Diallo Yacine. Ainsi les représentations des communautés ethniques furent les composantes principales des partis politiques de la Guinée à la veille de l’indépendance nationale. La fusion de tous les partis au sein du parti dominant le PDG-RDA au lendemain de l’indépendance nationale en 1958 pour « renforcer l’unité nationale » ne suffira pas pour taire les contradictions ethniques sous-jacentes à la société guinéenne postcoloniale.

 

Le retour des anciennes idées ou la restauration conservatrice après 1984

Au lendemain de la disparition du Président Sékou Touré le 26 mars 1984, l’irruption sur la scène politique de l’Armée Nationale sous l’égide du CMRN (Comité Militaire de Redressement National) conduit par le Colonel Lansana Conté inaugura une autre période tumultueuse dans les relations inter-ethniques en Guinée. Les 26 années du règne sans partage du PDG-RDA furent vouées aux gémonies sans aucun discernement. Aucune évaluation critique de cette période ne fut engagée et le devoir d’inventaire historique ne fut entamé et ne fut encouragée. La restauration conservatrice prenant le contre-pied de la rhétorique « révolutionnaire » fut par ce biais légitimée. Le CMRN en décidant la nomination des préfets dans leur préfecture d’origine, introduisit de manière officielle le critère ethnique dans le choix des administrateurs territoriaux. Cette décision bouleversa profondément le tissu national en fragmentant le pays. Les agents administratifs subalternes des préfectures furent eux aussi sujets à des mutations obéissant au critère lié à l’origine ethnique et régionale des intéressés. Le sentiment national s’effrita et cela renforça les crispations identitaires en opposant populations autochtones et halogènes dans les différentes régions du pays. L’illusion qui présida au choix gouvernemental comme quoi « le natif travaillera bien pour servir sa ville d’origine » fut également dans le sens de la gouvernance économique un immense fiasco. Dans la même logique les déclarations du nouveau Chef de l’Etat, le Colonel Lansana Conté : « Le parent trompe mais ne trahit pas » jetèrent davantage le trouble et cristallisa des contradictions latentes entre les ethnies en antagonismes agressifs.

Ce contexte où l’ethnicité est manipulée sans complexe et sans retenue et où la lutte pour le leadership entre les militaires du CMRN était âpre, renforça alors les crispations identitaires. Avec la disparition soudaine des structures du parti-Etat le PDG-RDA, les blocs ethniques instrumentalisés se transformèrent en camps politiques rivaux. Les Coordinations régionales (Basse-Côte, Forêt, Mandingue et Fouta) servirent de réceptacles pour être les porte-paroles des revendications communautaires dans un champ clos de combat pour la conservation ou le partage du pouvoir d’Etat. La structure gouvernementale mise en place comporta quatre ministères d’Etat pour les quatre régions ethno-géographiques du pays. A la tête de ces ministères furent placés des officiers issus également des quatre groupes ethniques de la Guinée. Les rivalités entre ces différentes personnalités furent interprétées et présentées comme l’expression des rivalités entre l’ensemble des groupes ethniques de la Guinée. A cet égard les événements tragiques des 4 et 5 juillet 1985 où le Colonel Diarra Traoré, membre du CMRN fut accusé d’avoir fomenté une tentative de coup d’Etat en l’absence du Chef de l’Etat le Colonel Lansanna Conté ( séjour à Lomé ) furent l’aboutissement logique et prévisible d’une vision politique passéiste et réductrice. La communauté Malinké fut sévèrement réprimée. Les élites militaires, politiques, et civiles issues de ces rangs furent arrêtées, embastillées, et certains d’entre eux furent exécutées de manière sommaire. A son retour de Lomé, le Colonel Lansanna Conté, promu Général tint son fameux discours à l’esplanade du palais du : « Wo Fatara !» ce qui signifie en soussou (ils ont bien fait ! En faisant référence aux pillages et aux exactions dont furent victimes la communauté malinké). La légitimation par le Chef de l’Etat guinéen des actes de pillages, de destructions et des arrestations arbitraires cristallisa pendant plus de deux décennies une réelle méfiance des élites malinkés à l’égard du régime du Général Lansanna Conté.

La mise en place des instruments institutionnels pour la démocratisation et le retour progressif à l’ordre constitutionnel à partir de la création du CTRN (Conseil de Transitoire de Redressement National) ne suffira pas à contrebalancer la forte polarisation ethnocentrique que la gouvernance du CMRN alimentait. Les partis politiques naissants par opportunisme s’appuyèrent sur les coordinations régionales pour s’assurer une implantation fulgurante dans le territoire. C’est une parfaite réédition des pratiques politiques des années 1950. Ce fut avec prés d’un quart de siècle de domination du parti-Etat le PDG-RDA, la revanche des idées du passé comme si « l’histoire devrait recommencer à se dérouler » fermant ainsi une longue parenthèse historique.

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Les prolongements en Guinée des crises de la sous-région

En décembre 1989, Charles Taylor et ses compagnons attaquent les casernes des militaires libériens pour débusquer du pouvoir le sergent Samuel Doe. Très rapidement l’insurrection armée prit la tournure de conflits ethniques sanglants entre d’un côté les Krahns alliés au mandingo et de l’autre les Gio et les Manos. L’ethnie majoritaire au Libéria, les Kpellé ainsi que les Manos et les Mandingos (originaires de la région de Beyla – Konianké) sont également fortement représentés en Guinée. La guerre civile entraina un flot important de réfugiés notamment dans la région de la Guinée-Forestière (700.000). Ce conflit se prolongea dans le territoire guinéen en attisant les antagonismes communautaires entre les populations guinéennes résidant en Forêt. L’organisation des premières élections communales en 1990 déclencha des tueries interethniques entre les populations d’origine mandingue et les communautés dites autochtones. La guerre civile en Sierra-Léone eut également les mêmes conséquences en fracturant la coexistence pacifique entre les guinéens eux-mêmes. Quinze années d’incessantes instabilités avec plus de 300.000 tués ont impacté profondément le cours politique interne de la Guinée et ont sapé l’entente entre les communautés ethniques qui vivent à cheval entre les trois pays. Enfin le développement de la xénophobie à travers la politique d’ « ivoirité» et la guerre civile qui en résulta eut également un impact relatif sur le « vivre ensemble » en Guinée.

 

La gouvernance par l’ethno-stratégie : une longue continuité

Opposer les ethnies, les diviser afin de les asservir est la marque de fabrique de l’ethno-stratégie. La politique coloniale s’en est servie pour vaincre des adversaires plus nombreux et connaissant mieux le théâtre des opérations guerrières. Les pouvoirs qui lui ont succédé, ont systématisé cette politique de « diviser pour régner ». Il en est ainsi en 1976 lorsque le Président Sékou Touré déclara « la guerre contre les peuls » et qui justifia l’arrestation du 1er secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine, M. Diallo Telly. Ce fut la première fois dans l’histoire de la Guinée indépendante que tout un groupe ethnique fut indexé et stigmatisé par le pouvoir. La situation économique désastreuse de 1975 du fait de l’étatisation à outrance de l’économie a poussé le régime de Sékou Touré a trouvé des boucs émissaires pour détourner la colère populaire. Celle-ci survint en août 1977 avec la révolte des femmes qui contraint le régime à desserrer sa main mise sur le commerce, à entamer timidement d’engager des réformes politiques et à renouer les relations avec les voisins du Sénégal et de la Côte-d’Ivoire.

C’est avec le régime militaire du CMRN et du Général Lansana Conté que les pratiques ethno-stratégiques furent systématiques avec l’utilisation du critère ethnique pour motiver ses choix dans l’attribution des postes administratifs. Le régime usa de stratagèmes pour affaiblir la communauté malinké, considérée peu ou prou comme le principal adversaire depuis la « tentative avortée de coup d’Etat » de juillet 1985. Ainsi les contradictions ethniques furent régulièrement attisées pour raviver la rivalité entre les populations mandingues et les autochtones de la Guinée Forestière. La répression politique frappa durement le RPG d’Alpha Condé qui était dominant en Haute-Guinée. Ce fut à partir de 1998 avec le déguerpissement du quartier de Kaporo-rails que la communauté peule fut à son tour réprimée. Le pôle de la contestation active se déplaça ainsi pour se concentrer principalement le long de l’axe Hamdallaye – Bambeto- Cimenterie. Issus pour la plupart des familles victimes des destructions des maisons du quartier de Kaporo-rails, les jeunes adolescents de 1998 fournirent les bataillons des opposants qui combattirent pour la démocratie. Ce fut le cas le 22 janvier 2007 et le 28 septembre 2009.

L’entre deux tours des élections présidentielles en 2010 étala la consécration de l’ethno-stratégie comme mode de conquête et de conservation du pouvoir. En effet « le vivre ensemble » fut fortement ébranlé par les exactions commises en octobre 2010 en Haute-Guinée contre les peuls. Plusieurs milliers d’entre eux pour sauver leurs vies fuyèrent une terre où ils avaient leurs racines. Le traumatisme collectif ressenti érigea des murs de méfiance et de dissensions au sein de la société. Les cinq premières années du mandat du Président Alpha Condé ont été éprouvantes pour la cohésion nationale. Cette période très heurtée sur le plan politique avec une grande polarisation ethnique avait également enregistrée des mesures administratives de nature à conforter les clivages au lieu de les réduire (organisation manding-Djallon au Fouta). La Guinée-Forestière a été paradoxalement la région la plus éprouvée par des répressions violentes, ciblées et meurtrières ( womé, gallapaye,). Plus de 100 morts en juillet 2013 dans des heurts opposant populations Guerzé et Konianké montrent que la région de la Guinée-Forestière concentre beaucoup plus que les autres des facteurs de crise élevés. En ce qui concerne cette partie du territoire l’absence d’un réel aménagement du territoire, la pression démographique de plus en plus forte, l’accaparement des terres fertiles par des puissants du moment au détriment des propriétaires – coutumiers, une exploitation minière de type capitaliste où les communautés villageoises se sentent dépossédées de leur espace naturel sans recevoir en contrepartie une rémunération équitable, la destruction du milieu naturel ( forêt ) qui est également de l’ordre du sacré pour des pratiques animistes sont en autres des facteurs de crises identitaires accompagnées par des spasmes de violences extrêmes.

La longue pratique ethno-stratégique est parvenue à subvertir le fonctionnement des institutions dans un Etat de droit. Le partage des postes de responsabilité dans les structures officielles sur la base de critères ethno-régionaux avec (le PM de la Basse-côte, le Président de l’Assemblée Nationale de la Forêt , le médiateur de la Basse-côte, etc…) a fragilisé la gouvernance du pays. L’Etat apparaît par conséquent comme une superposition de légitimités concurrentes et inefficaces. La dilution de l’autorité qui en a résulté a fini par consacrer la main mise du pays par des intérêts qui se réfugient derrière leur communauté pour faire prospérer leurs ambitions individuelles.

 

Les causes profondes de l’ethnocentrisme en Guinée

A l’aune de l’éclairage historique des périodes coloniales et postcoloniales, il s’avère que la construction étatique est le nœud gordien de la question guinéenne. La crise du leadership au sein du royaume théocratique du Fouta qui facilita la pénétration coloniale suite à l’élimination de l’Almamy Bokar Biro à la bataille de Porédaka (1896) avait sonné le glas de sa survie. Toutefois les colons préférèrent signer un protectorat avec l’Almamy du Fouta-Djalon lui donnant ainsi une apparence d’autonomie. Le pays mandingue de son côté avait été profondément bouleversé par les guerres samoriennes qui décimèrent les anciennes structures féodales malinkés. La faible consolidation des assises de l’empire wassoulou, permit au système colonial de s’imposer avec moins de résistance lorsque Samory était obligé de dériver toujours vers l’Est. Les communautés vivant le long de bande côtière et de la Forêt étaient émiettées et leur gouvernance était de type horizontal. Elles ont été par conséquent plus facilement intégrées par les nouveaux maîtres du pays. Ce fut ainsi que les anciennes hiérarchies traditionnelles furent progressivement colonisées et adaptées aux besoins exclusifs des intérêts coloniaux. Contrairement au Sénégal où les confréries religieuses jouèrent un rôle temporisateur face aux excès du pouvoir colonial en intercédant en faveur des populations, ou en Côte-d’Ivoire où les chefs traditionnels conservent jusqu’à présent leur aura auprès de leurs sujets, il en fut autrement en Guinée.

 

L’effort de guerre exigé du territoire de la Guinée Française durant la seconde guerre mondiale pour soutenir les Forces Françaises anti- vichy fut excessif. Cela accrut le fossé entre la « chefferie administrative » d’une part et les populations paysannes d’autre part. Cet état de fait consacra le divorce entre l’Etat colonisé et la société. D’où la singularité de la Guinée par rapport aux Etats de l’AOF. Ainsi une victoire éclatante du non au référendum de 1958. Les fonctionnaires et les ouvriers urbanisés en prenant le pouvoir d’Etat dans un contexte de rupture avec l’ancienne métropole « colonisèrent » à leur tour les structures économiques coloniales à leur profit. La naissance d’une bourgeoisie d’Etat induisit de nouveaux rapports sociaux avec la population. Ainsi les paysans corvéables durant la colonisation, le demeurèrent avec l’indépendance. Ce fut ainsi qu’émergea l’Etat néo-patrimonial en Guinée.

 

La logique de l’Etat néo-patrimonial est de siphonner les ressources publiques au profit d’un clan qui crée des réseaux clientélistes pour s’assurer une certaine impunité et une garantie de pérennité. L’accession au poste de la haute administration permet d’accéder aux moyens de l’Etat et par la suite les détourner de leur but initial. Le Général Lansanna Conté ne déclarait-il pas « la chèvre broute là où elle est attachée » ! Dans cette nouvelle compétition, l’ethnie devient le bouclier derrière lequel des projets néo-patrimoniaux se cachent pour prospérer. Ainsi la mauvaise gouvernance, l’exacerbation des clivages ethniques et le déni des droits fondamentaux ne sont pas des déviances mais répondent à la nécessité d’assurer la survie des intérêts néo-patrimoniaux au sommet des hiérarchies de l’administration. L’absence d’une accumulation primitive a conduit les bourgeoisies d’Etat à privatiser l’Etat pour s’enrichir au dépend de la communauté nationale. La logique ethno-stratégique afin de « diviser pour régner » devient par conséquent un adjuvant nécessaire pour permettre la poursuite de la logique néo-patrimoniale. Les conflits politiques par le biais de partis politiques rivaux ne sont alors que la lutte entre des concurrents où chacun veut avoir sa part du gâteau.

 

Conclusion

Les facteurs de crises et d’éclatement sont réels du fait d’une mémoire collective occultée, d’un inventaire historique embryonnaire, de la persistance de la violence et de la longue gouvernance économique et sociale qui n’a pas pu enrayer la propagation de la pauvreté. Toutefois, la capacité de résilience des populations guinéennes est remarquable. Cette force collective diffuse dont l’origine remonte au partage d’une histoire commune de plusieurs siècles qui a tissé des liens de solidarité et de « vivre ensemble » solides, a permis d’éviter le désastre total. Mais ceci n’est qu’un sursis qui devra être soutenu et encouragé. La mise en force des recommandations pertinentes du Comité National Provisoire de Réconciliation Nationale est urgente pour juguler la montée des frustrations collectives et indiquer un changement de cap dans la gouvernance globale du pays.

Ce changement de cap s’articulera plus activement sur l’affirmation du plein exercice de la citoyenneté pour tous les enfants de la Guinée. La restauration des principes cardinaux de l’Etat de droit et la non-discrimination devant les emplois publics et l’accession aux postes administratifs uniquement fondée sur des critères de compétence et de moralité sont nécessaires pour recréer la confiance entre la population et les élites dirigeantes. Enfin, un changement de paradigme à tous les niveaux est indispensable par la rénovation progressiste des stratégies de la construction de l’Etat. En réalité c’est là où le bat blesse.

 

J’ai foi en l’avenir d’une Guinée, apaisée, réconciliée et tournée vers la modernité. Nous avons toutes les ressources humaines et matérielles en puisant dans les ressorts méconnus de notre passé, pour réussir. Nous devons le vouloir !

 

Je vous remercie pour votre bienveillante attention et merci pour votre invitation.

 

 

 

Conakry le 10 novembre 2018 

 

Biographie utile :

  • Convalescence agitée en Guinée dans Le Monde Diplomatique (août 1985) par BAH A. Oury
  • Effritement du sentiment national en Guinée dans Le Monde Diplomatique (juillet 1986) par BAH A. Oury
  • La fin de la chefferie en Guinée par Jean Suret Canale
  • Le bilan d’une indépendance par Bernard Ameillon (édition maspéro)
  • Histoire des mandingues de l’ouest par Niane Djibril Tamsir
  • Le Fouta-Djalon face à la colonisation par Ismael Barry ( édition l’Harmatan)

Fiasco des accords politiques, mise en place des élus locaux et violences: les trois coupables selon Bah Oury

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Bah Oury, le vice-président de l’UFDG (exclu en février 2016, ndlr)  a accordé à votre quotidien en ligne Guineenews une interview. Dans cet entretien, l’ancien ministre de la Réconciliation s’est prononcé sur les violences intervenues à l’occasion de l’installation des exécutifs communaux et leur genèse. Il accuse la mouvance et l’opposition d’être responsables de la situation délétère que traverse le pays. M. Bah Oury dénonce « l’impunité » dont jouissent à la fois les forces de l’ordre et des citoyens.

Guinéenews : l’installation des exécutifs communaux a causé assez des troubles violents dans plusieurs localités du pays. Pour vous, qu’est-ce qui explique ces violences?

Bah Oury : il y a plusieurs facteurs qui expliquent ces séries de violences au niveau de l’installation des élus communaux. La première est due au fait que certains dirigeants de la mouvance et ceux de l’opposition républicaine ont détourné ces élections communales de leur but essentiel. C’est-à-dire les communes, c’est pour que les citoyens gèrent par eux-mêmes et pour eux-mêmes leurs collectivités locales. Certains responsables politiques en ont fait, disons, une sorte de campagne comme s’il s’agissait d’une présidentielle. De ce point de vue, cela a cristallisé, disons, des oppositions qui n’auraient pas dues être parce que fondamentalement, l’application par le législateur de la proportionnelle pour les communes permet à toutes les listes ayant des élus ou un élu de gérer ensemble dans la convivialité, dans le partage et dans la coopération la gestion des communes. C’était un exercice extrêmement important pour amener les uns et les autres à travailler ensemble, à gouverner ensemble les communes.

Guinéenews : peut-on mettre en cause l’accord politique signé le 12 octobre 2016?

Bah Oury: cet accord a généré des facteurs de crise extrêmement importants. D’abord, l’accord du 12 octobre a concocté un code électoral taillé sur mesure  pour permettre à la mouvance et à ceux qui se réclament de l’opposition républicaine de se partager le pouvoir dans le pays en mettant en place des oligarchies qui allaient étouffer toute possibilité d’émergence de nouveaux acteurs politiques. De ce point de vue, le code qui a été mis en place et qui a été voté par l’assemblée nationale au mois de février 2017 était sur beaucoup d’aspects liberticides : refus de l’existence des candidatures indépendantes, l’élimination de la participation de certains partis ayant une faible participation au niveau de la gestion, disons, de la distribution  des cartes ou de la collecte  des informations concernant le processus électoral sur le terrain proprement dit. Donc, des séries de mesures de ce genre pour conforter quelques élus, mettre des clans pour régenter le pays pendant longtemps.

Heureusement que la Cour constitutionnelle a révisé  certains aspects et n’est pas allée dans le sens de ceux qui voulaient phagocyter  le processus démocratique de notre pays, éliminer la décentralisation et enfin de compte maintenir contre vents et marées un petit clan qui allait étouffer  toute velléité de changement. Mais, cela n’a pas prospéré grâce au concours de la Cour constitutionnelle. Il y a un aspect qui n’a pas été pris en compte. C’est la nomination des chefs de quartiers  par des listes qui arrivent en tête dans chaque circonscription. Là, c’est un autre problème mais,  on ne va pas s’appesantir sur ça. Donc l’accord du 12 octobre 2016 était une dérive  démocratique. Ce qui a généré des crises et qui a abouti malgré tout à l’organisation des élections communales. Vous voyez des gens qui ont une expérience politique, qui ont gouverné ce pays, ils votent une loi à l’Assemblée nationale et pour son application, ils disent tant que les décisions ne sont pas conformes à leurs vœux, il faut contester la loi. C’est-à-dire le code électoral. La CENI a tenu bon de ce point de vue en restant stricte dans l’application des résultats définitifs proclamés. Pour que vos lecteurs comprennent bien, ils ont voté une loi électorale. Ils ont dit que les contentieux seront examinés par les tribunaux  de première instance  de chaque circonscription. Ils ont rajouté noir sur blanc que les décisions des tribunaux ne sont susceptibles d’aucun recours. Cela veut dire que le magistrat fasse bien son travail ou le fasse mal, on ne peut pas revenir là-dessus conformément à la loi. Mais, ce sont eux qui ont fait ça. Donc, qu’ils assument la responsabilité de cet acte. Loyauté oblige vis-à-vis de leurs propres décisions législatives, ils devraient se contenter de cette approche et peut-être une autre législature proposera des amendements pour corriger les imperfections notoires concernant  ce code électoral.

Guinéenews : peut-on dire alors que les élections locales ont été vidées de leur essence?

Bah Oury : je ne dis pas qu’elles ont été vidées de leur essence. Malgré tout, avec les lois telles qu’elles existent actuellement, elles auraient pu permettre de faire avancer les choses.  Parce que depuis 13 ans, il n’y a pas eu d’élections communales, il n’y a pas eu une participation, effective par eux-mêmes et pour eux-mêmes, des citoyens pour élire leurs  représentants. Ce sont des délégations spéciales, des gens qui sont d’une autre mentalité de gouvernance qui ont régenté les communes et c’est ce qui explique les difficultés notoires  en ce qui concerne les services de base, l’assainissement des villes, etc.  Nous sommes à la traine. Nous pâtissons de ces lacunes graves. Donc, la responsabilité à cela incombe à ceux qui ont mis les accords comme étant des facteurs ou de moyens de gouvernance au détriment de la loi.

Guinéenews : le 8 août 2018, la mouvance et l’opposition ont signé un accord dans lequel elles se sont entendues sur certaines localités du pays eu égard les résultats sortis des urnes. Mais, il se trouve qu’aujourd’hui, que cet accord n’est pas respecté et entraine des mouvements de protestation partout sur le territoire national.  A qui, faut-il amputer la responsabilité de cette situation?

Bah Oury : les deux sont responsables en violant la loi pour contenter une certaine forme d’enfantillage pour satisfaire l’égo, les désirs et les humeurs des dirigeants politiques qui sont complètement déphasés par rapport à l’intérêt de la majorité de la population. Pourquoi, faire des accords alors que la loi est stricte en la matière ? Pourquoi, le ministre de l’Administration du Territoire, après la proclamation des résultats définitifs par la CENI, constitutionnellement habilitée à le faire, n’a pas convoqué les élus pour les installer dans les délais requis ? Il attend neuf mois pour que la Guinée soit la risée du monde. Et que le processus de vote soit déconsidéré aux yeux des citoyens ? Le ministre de l’Administration du Territoire est totalement responsable  de cette situation. Maintenant,  les acteurs politiques qui se disent qu’ils sont qualifiés pour diriger le pays et qui fonctionnent comme cela montrent qu’ils sont disqualifiés pour parler de l’Etat de droit,  de démocratie, de gouvernance vertueuse. Parce que leurs pratiques ont montré  que ce sont des attitudes qui n’ont rien à voir avec l’esprit de la loi, l’esprit d’une vision démocratique et de l’installation d’un véritable Etat de droit. Donc, il y a un pacte entre deux groupes qui se partagent entre l’opposition républicaine et la mouvance pour prendre en otage le vote des citoyens et les institutions  qui sont chargées de les régenter en conformité  avec les textes règlementaires et les textes constitutionnels. Qu’ils en assument totalement la responsabilité.

Guinéenews : dans certaines localités, nous avons deux maires: un élu et un autoproclamé. C’est le cas de Kindia ou à Kalinko.  Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Bah Oury : vous avez affirmé tout à l’heure que leur accord n’a pas été respecté. L’accord dit, tel qu’ils l’ont signé, que les votes pour les communes, bien qu’ils enfreignent à la loi, ils se sont repartis les votes en disant  qu’à Dubréka, l’UFDG s’abstiendra de présenter des candidats pour l’exécutif communal notamment pour le poste de maire. Ce qui a été le cas.  De ce fait, c’est le candidat de la mouvance qui est actuellement maire de Dubréka. A Kindia, ils se sont dits que les élus de la mouvance vont s’abstenir de présenter un candidat.  Et c’est un élu de l’opposition qui sera maire là-bas. Mais en ce que je sache, M. Mamadouba Bangoura,  est membre de l’UDG, une formation qui est dirigée par Elhadj Mamadou Sylla. Qui siège au niveau du conseil du chef de file de l’opposition. Donc, personne ne peut dénier le titre de membre de l’opposition même dite républicaine à l’UDG d’Elhadj Mamadou Sylla. De ce fait, leur accord stipule que ce sera un candidat de l’opposition. C’est ce qui a été le cas.  Ils ont organisé une élection. Ainsi, M. Bangoura a été élu. Les autres n’ont qu’à s’en prendre à leurs propres responsabilités. L’accord a été respecté. S’il y a des tiraillements entre l’opposition républicaine et la mouvance présidentielle, qu’ils règlent cela entre formations politiques. Pourquoi mener l’ensemble de la société guinéenne, l’ensemble de la nation dans des querelles entre deux partis politiques  comme si ces deux partis représentent toute la Guinée ?  Cela aussi est une autre lecture pour montrer une mauvaise foi et une mauvaise lecture  de la structuration politique et la représentation des partis dans ce pays. Mais bon, lorsqu’on est héritiers d’une vision de parti-Etat et de la pensée unique, on ne peut penser que comme ça. Je dis et je répète quel que soit le responsable politique qui sacrifie  les intérêts du pays pour ses intérêts personnels, à mes yeux, il est disqualifié pour parler de la nation, d’une bonne gouvernance, disqualifié pour demander aujourd’hui et demain le suffrage de nos compatriotes.

Guinéenews : quelle est la solution face à cette situation de crises à répétition?

Bah Oury : je dis et je répète, la loi, rien que le respect de la loi, de la manière la plus stricte et de la manière la plus transparente. Cela permet de faire en sorte que tous les citoyens puissent se sentir égaux en droits et en devoirs aux yeux des institutions de la République. L’attitude de ceux qui sont en train d’organiser des sempiternelles manifestations , cherchent une sorte d’impunité pour avoir un régime de type censitaire. (…)C’est le respect de la loi qui permet d’unir, de rassembler et d’assurer la stabilité. Toutes les autres attitudes de copains et de copinages qui consistent à dorloter des gens qui mettent  la sécurité nationale en danger sont des facteurs de troubles à court et moins termes. Ceux qui vont dans ce sens sont en train de sacrifier la stabilité de la Guinée pour contenter des attitudes insatiables pour un pouvoir rien que personnel. Il faut que la République soit défendue. La loi, rien que la loi, dans la transparence, dans l’équité pour rassembler, pour rassurer  et pour réunir l’ensemble des citoyens guinéens. C’est ça qui permet  d’avoir la paix et la stabilité. Toutes autres considérations seront des attitudes de faiblesses pour cultiver l’impunité qui mettent en insécurité nos concitoyens et opposent les communautés et les groupes ethniques de notre pays. Ceux qui se réfugient derrière les ethnies pour présenter leurs ambitions comme étant l’ambition d’une communauté se détournent de la réalité et ne représentent en rien les ambitions et les intérêts de quelque groupe social de notre pays.

Entretien réalisé par Amadou Kendessa Diallo pour Guinéenews

 

LES RACINES DE L’EXTREMISME ET REALITE DU TERRORISME EN AFRIQUE

 

 

Conférence Internationale sur la gouvernance sécuritaire en Afrique

Paris, le 27 Septembre 2018

 attentat burkina

  

Communication de M. BAH Oury, Ancien ministre, Fondateur de l’UFDG, Animateur National du Mouvement « Le Renouveau »

 

C’est un honneur pour moi d’être associé à d’éminents experts diplomatiques et académiques pour partager au sujet du terrorisme qui est à l’heure actuelle un véritable fléau dans le monde et particulièrement en Afrique. Pour soigner un mal il est essentiel d’en faire un bon diagnostic, il en est de même pour mener une lutte efficace contre le terrorisme.

 

Introduction

Le Burkina est régulièrement secoué ces trois dernières années par des vagues d’attentats terroristes meurtriers où des civils et des éléments des forces de l’ordre sont fauchés. Le décompte macabre des victimes soulève l’horreur et l’indignation .Le 14 août 2017, 19 tués, 30 tués au café cappuccino et à l’hôtel Splendid, ces jours-ci des dizaines d’éléments des forces de sécurité sont tombés, victimes d’attaques djihadistes. Cette vague de tueries place le Burkina dans la ceinture de feu du terrorisme djihadiste qui part de la Mauritanie à l’ouest pour atteindre les confins de la Corne de l’Afrique à l’est en passant par la région du Lac Tchad. Le Mali, la République Centrafricaine, le Soudan du Sud et la Somalie sont devenus peu ou prou des épicentres de violences qui les ont réduits en « Etats faillis ».

 

C’est avec une profonde consternation que nous assistons à ces tueries qui déciment des familles pour semer la terreur et la haine dans leur sillage. Les attentats terroristes ont toujours été présents dans l’histoire moderne. Nous sommes toutefois éloigné des profils des anarchistes du XIXème et XXème siècle. La globalisation du monde d’aujourd’hui est telle que des simplifications sommaires amènent à utiliser le même mot pour désigner des réalités proches dans leur manifestation à savoir l’utilisation de la violence aveugle contre des populations innocentes ,mais dont les racines sont dissemblables et éloignées.

 

Des racines du terrorisme et de l’extrémisme en Afrique

 

En effet de la même manière que nous ne pouvons pas faire pousser le riz en plein désert, chaque phénomène social pour se développer a besoin d’un terreau propice. Le terrorisme djihadiste en Europe est à cet égard une expression périphérique de la violence malgré le caractère terrifiant plein d’horreur que la sur-médiatisation présente comme réalité centrale et dominante de la société. Comme dans les années 70 et 80 avec des cellules comme les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne, Action Directe en France, et les actions de détournements des avions des fédayins pro-palestiniens, les Etats Européens ont les moyens de venir à bout du terrorisme qui les prend pour cibles. La raison est simple. La cohésion des sociétés européennes, est une réalité profonde, façonnée par les épreuves historiques, unifiée par le partage de valeurs qui ont transcendé les différences ethniques, religieuses et politiques. Il en est autrement ailleurs.

 

  • La montée du radicalisme religieux dans le monde

 

Les méfaits du terrorisme djihadiste au Pakistan, en Afghanistan, et au Proche et Moyen-Orient sont incalculables tant sur le plan humain qu’économique. Les victimes se comptent en plusieurs milliers. Le vocable terrorisme est d’ailleurs faible pour définir ce qui en réalité s’assimile à une « guerre civile confessionnelle » entre chiites et sunnites. Comment en est on arrivé à ces déchirures ? Deux faits historiques majeurs ont eu lieu en 1979. D’abord la chute du Shah d’Iran avec l’arrivée au pouvoir de l’Iman Khomeiny et des mollahs chiites qui instaurent la République Islamique. Cette révolution au nom d’Allah a eu un grand retentissement dans le monde musulman. Le réveil du fondamentalisme chiite va encourager des populations de confession chiite à se rebeller contre des dictatures le plus souvent d’obédience sunnite. Ensuite l’invasion de l’Afghanistan le 25 décembre 1979 par les troupes soviétiques pour soutenir le régime communiste de Kaboul a donné une autre dimension à une confrontation qui à l’origine était classée dans la rubrique des luttes d’influence entre l’Est et l’Ouest. En effet la résistance nationale afghane est rapidement inondée d’aides de pays comme l’Arabie Saoudite, les USA agissant par le biais du Pakistan où trônait l’ultra conservateur religieux le Général Muhammad Zia-ul-Haq. L’aide américaine aux insurgés contre les troupes soviétiques fut utilisée par les dirigeants pakistanais pour accroître leur propre influence idéologique en soutenant des mouvements qui leur sont inféodés. C’est ainsi que les résistants afghans brandissent l’étendard de l’Islam pour combattre le communisme en se regroupant autour de « L’alliance islamique ». L’Arabie Saoudite et les monarchies pétrolières sunnites du Golfe Persique gros pourvoyeurs d’aide aux afghans y convoyèrent armes, finances et aussi combattants chargés d’assurer et d’accroître l’influence du courant wahhabite ( sunnite) dans la région afin de contrer son traditionnel rival ,l’Iran chiite. C’est dans ce sanctuaire montagneux qu’ Ossama Ben Laden crée Al quaïda, qui fut la matrice de la mouvance terroriste djihadiste dans le monde.

 

Depuis l’aube de l’Islam les courants sunnites et chiites se disputent l’héritage du prophète Mohamed. Le déclin des régimes laïcisant dans le Proche et le Moyen-Orients symbolisé par l’assassinat du Président Sadate d’Egypte en octobre 1981 par un commando de fondamentalistes ouvre la voie aux fondamentalismes conquérants. Dans cette partie du monde l’appartenance à une confession religieuse est la première référence d’identification de l’individu. En plus le fondement religieux est la légitimité fondamentale de la construction étatique. Chocs frontaux entre deux fondamentalismes ayant des visées hégémoniques et la rivalité sous-jacente entre Iran – Arabie Saoudite ont favorisé l’émergence des partisans du djihadisme armé. Aucun pays dans cette région y compris Israël n’est épargné par la résurgence du fondamentalisme religieux avec comme corollaire la montée du radicalisme politique, l’effacement des courants laïcs et démocratiques et le renforcement de l’extrémisme et de l’intolérance. D’où la multiplication des conflits asymétriques !

 

  • L’importation de courants djihadistes en Afrique

 

Sur le plan théologique, le Soudan sous la houlette du Général Nimeri dés 1983 instaure la charia dans le droit pénal.  Cette décision exacerba les violences de la guerre civile entre le Nord ( arabo-musulman) et le Sud (chrétien – animiste). Khartoum devint un centre de formation théologique musulman qui attira des milliers d’étudiants originaires de plusieurs pays subsahariens. Plus directement les crises algérienne et libyenne ont joué des rôles plus actifs dans la propagation du terrorisme en Afrique et plus particulièrement dans la bande sahélo-saharienne :

  • Les années noires en Algérie

La confiscation par une junte militaire, de la victoire électorale du FIS (Front Islamique de Salut) lors des élections communales en Algérie en 1991, plonge ce pays dans le tourment. Une guerre impitoyable s’engage alors opposant les forces de sécurité et les milices « islamistes » pendant toute une décennie. Certains combattants furent repoussés dans les régions désertiques du sud-algérien. Peu à peu les zones frontalières entre l’Algérie et les pays Mali – Mauritanie sont colonisées par des noyaux djihadistes qui se sont installés dans des contrées périphériques du Sahel.

  • La chute de Kadhafi et l’implosion de l’Etat Libyen

La crise libyenne depuis 2011 a été un puissant déclencheur qui a libéré ainsi des forces de déstabilisation dans toute la région. En effet le régime du Colonel Kadhafi disposait d’un arsenal militaire impressionnant. Ce matériel a été disséminé dans tout le sahel par des réseaux de trafics d’armes et de drogue, alimentant ainsi des zones de conflits de faible intensité qui prirent ainsi une dimension plus grande. Kadhafi avait aussi entretenu pendant plusieurs décennies des armées issues de plusieurs nationalités africaines avec une prédominance de sahéliens aguerris et vivants peu ou prou de la rente sécuritaire et guerrière. L’éclatement de l’Etat libyen a charrié chez ses voisins au Sud et en Tunisie cette main-d’œuvre prompte à s’engager dans des activités lucratives de mercenariat et de trafics.

Ces deux crises ont permis au courant djihadiste de trouver un terreau propice pour essaimer dans la région.

 

  • La pauvreté, déterminant social majeur

 

La pauvreté n’est pas suffisante pour expliquer que du jour au lendemain des jeunes gens paisibles, nourris d’une tradition de tolérance et élevés pour la majorité dans la pratique religieuse de la confrérie soufie la Tidjaniyya, se laissent subjuguer par une doctrine « éradicatrice et violente ». Toutefois il est important de noter que ces mouvements terroristes ont pu s’épanouir dans des zones où prévalent des antagonismes ethniques, sociaux et territoriaux sous-jacents, comme le Nord du Mali, la région d’Agadès au Niger, les sud algérien et libyen. Cet espace territorial économiquement déshérité, abrite principalement des populations touareg sujettes à de revendications autonomistes récurrentes depuis plusieurs décennies. L’entrisme politique a permis aux courants djihadistes d’orienter progressivement les frustrations collectives quelles soient de nature sociales, économiques et politiques vers leurs thèses globalisantes et absolues comme l’unique alternative sanctifiée par le sacré. C’est la méthode qui a été utilisée en Afghanistan pour en faire le sanctuaire de Al Qaïda. De vastes espaces où les populations sont parmi les plus pauvres du monde, négligées par les pouvoirs publics de leur pays, sont devenues de véritables no-mans-land où la criminalité a pris le pouvoir. Eprouvées par les sécheresses de manière régulière , les populations traditionnellement éleveurs pratiquant la transhumance à la recherche de zones de pâturages et de l’eau pour nourrir leur bétail sont contraintes de descendre de plus en plus en profondeur dans le sud du continent. En effet l’avancée du sable du désert dont les effets du changement climatique est perceptible des rivages de la Mauritanie sur la façade de l’Atlantique aux confins de la Mer Rouge de la Corne de l’Afrique. Ainsi ce large couloir territorial qui englobe les régions périphériques du Lac Tchad naguère peuplé d’éleveurs et d’agriculteurs subit un profond bouleversement de son écosystème environnemental et économique. C’est cette superficie de plusieurs millions de Km2 qui est devenue un terreau fertile pour le développement de la criminalité, du narcotrafics et du commerce illicite de toutes natures. Les djihadistes proche-orientaux et algériens ont su habilement y installer leur Katiba (cellules terroristes) et recruter des émules pour imposer leur vision du monde.

 

  • Des politiques d’ajustement structurel à la déliquescence des Etats

 

Ces espaces en déliquescence ont été victimes des mesures préconisées par les institutions de Brettons Woods (FMI/Banque Mondiale) à la fin des années 70 comme réponse aux crises économiques et financières dont la plus part des Etats nouvellement indépendants ont été confrontés. Restriction des mesures sociales, dégraissage des fonctions publiques dont l’école et la santé ont été les plus négativement impactées et retrait de la présence des pouvoirs publics dans les régions à la lisière du désert ont eu comme conséquences la propagation de la misère. Le Nord du Mali, la Somalie, la région du Lac Tchad et la République Centrafricaine en sont une parfaite illustration. Les Etats fragiles tels que les définit l’index des « Etats en déliquescence » du think tank américain Fund for Peace sont parmi les plus fragiles face à cette vague de développement du terrorisme. A cet égard, la zone du Sahel en porte toutes les caractéristiques à savoir, mouvements massifs de réfugiés et de déplacés internes, cycle chronique de conflits intercommunautaires, persistance de fortes inégalités de développement, criminalisation et de-légitimation de l’Etat du fait de la corruption, culte de la violence généralisée contre les droits de l’homme et absence notoire des services publics de base (indicateur annuel : the failed states index).

  • La faillite de la construction de l’Etat postcolonial

En 1962, la parution de « L’Afrique Noire est mal partie » du célèbre agronome français René Dumont fut accueillie avec condescendance et mépris par les élites africaines de l’époque. En 2007, un rapport de la Banque Mondiale lui rendit hommage sous la forme d’un mea culpa en bonne et due forme. Le rapport a reconnu que l’agriculture avait été négligée comme facteur de développement alors que 75% des populations les plus pauvres habitent les zones rurales. Ainsi l’accès à la terre, à l’eau et à l’éducation des paysans n’avait pas retenu l’attention des experts du développement pendant très longtemps. Le modèle de développement choisi dés l’accession à l’indépendance avait déserté les préoccupations essentielles de la majorité de la population d’origine rurale et agricole pour privilégier les pratiques rentières aussi bien sur l’économique que sur le politique.

  • Divorce entre l’Etat et la Société Civile et les pratiques néo-patrimoniales

Economiquement fragiles, institutionnellement abandonnées, et accablées par des conditions climatiques défavorables les populations sinistrées se sont rabattues sur les crispations identitaires comme stratégie de survie. La construction nationale clamée par des slogans de propagande politique est restée simplement incantatoire. Ainsi les solidarités communautaires et les liens de sang se sont renforcés. En effet, la résilience de la société repose sur le degré de légitimité de l’ordre politique. Celle-ci est d’autant plus grande que la bonne gouvernance peut l’accroître renforçant ainsi la gouvernabilité. Qui dit gouvernabilité, suppose l’existence d’un cadre institutionnel politique, solide et capable d’interactions pour l’atteinte de l’intérêt général. Les réflexes d’auto-défense d’une société font appel aux mythes du passé, au sacré idéalisé, aux identités communautaires spécifiques et aux relents conservateurs et hostiles à toute autre diversité. C’est ainsi le long conflit politique en RCA s’est mué en une conflagration meurtrière entre chrétiens et musulmans. Pour des raisons analogues les difficultés politiques de la RDC –Congo ont fait émerger les sectes armées comme le Bundu Dia Kongo qui prône la réhabilitation de l’héritage spirituel et historique des grands ancêtres d’un côté et de l’autre, les Kimbanguistes et les partisans de Kamuina Nsapu . Les représentations politiques classiques (partis politiques, associations de la société civile, syndicats) sont alors affaiblies. Cette tragique décomposition des structures de l’Etat et de la faillite de la représentation politique précipite ce grand pays vers une in-gouvernabilité désastreuse pour toute l’Afrique centrale et des grands lacs. Le Cameroun est également un autre exemple de ce désastre où Boko-Haram sévit au Nord et les régions anglophones sont en proie à une rébellion larvée.

 

Conclusion 

 

Merci à l’Institut Mandela de m’avoir permis d’échanger avec les éminents experts que nous avons entendus. Cette réflexion que je viens de vous livrer est une approche parcellaire de situations complexes dont notre monde est confronté. L’approche essentiellement sécuritaire n’est pas suffisante pour endiguer les phénomènes de terrorisme et d’extrémisme en Afrique. Une autre mode de gouvernance pour lutter contre la pauvreté, des mécanismes innovants d’inclusion de toutes les formes de diversité de manière durable, la redéfinition de la construction étatique pour dépasser l’Etat néo-patrimonial qui a atteint ses limites et la résilience à développer face au changement climatique sont les questions qui nous interpellent aujourd’hui pour endiguer la montée de l’extrémisme violent et le terrorisme djihadiste. Nous devons courageusement répondre aux questions de notre temps.

 

Je vous remercie pour votre bienveillante attention !